Le côté sombre d’un beau jeu

Football : «the ugly side of a game » | Le côté sombre d’un beau jeu

Auteur: Didier Levreau

Avec nos remerciements à l'auteur et au magazine en ligne PerspekTives

À Marseille seulement un grand musée national – le MUCEM (1) – pouvait se permettre de recevoir une exposition sur le football au titre sensiblement abusif : « Nous sommes tous foot ».

Jusqu’au 4 février 2018 le MUCEM propose un regard sur ce sport à la fois si populaire et si discutable dans ses pratiques les plus récentes. Un regard limité dans le temps, essentiellement consacré à la deuxième moitié du XXe siècle et au début du XXIe.

La réalité comme toujours est complexe et le « football bashing » facile quand des émirs du Qatar s’en mêlent, que l’argent et la corruption sévissent et qu’une génération de jeunes joueurs milliardaires brillent peut-être sur la pelouse mais pas dans la posture de joueurs un peu plus  «  citoyens » qu’on pourrait espérer d’eux. De bonnes jambes mais quelles têtes ? Ils ne sont après tout que de jeunes hommes qui courent après un ballon sur un champ d’herbe verte. Prétendre faire vibrer les tribunes populaires et planquer ses gains dans les paradis fiscaux est-ce compatible ? Kopa, Cantona et d’autres grands anciens plus humbles ou plus rebelles, manquent dans le paysage.

Le foot comme un reflet de la société

L’exposition s’ouvre – ou presque – sur une phrase d’Albert Camus : « Ce que je sais de plus sur la morale et les obligations de l’homme, c’est au football que je le dois », c’est charmant, beau comme l’antique, mais l’exposition aurait pu s’ouvrir aussi sur les affaires de la Fifa ou le rapport d’Amnesty international du mois de mai dernier titré:  «  the ugly side of the beautiful game. »

Le rapport d’Amnesty décrit une fois encore la manière dont sont traités les travailleurs philippins qui au Qatar construisent dans un désert les stades qui accueilleront en 2024 les matchs de la coupe du monde. Le football que pratiquait Camus dans sa jeunesse algérienne – les années 1930 – populaire, fraternel n’a rien de commun avec le football du XXIe siècle soumis aux lois ou plutôt à la jungle de la mondialisation, de l’argent et des rapports dominants/dominés.

Et puisque qu’on évoque Camus et l’Algérie, l’exposition nous rappelle que le football n’a pas attendu les Qataris pour être instrumentalisé. Un espace est consacré à Rachid Mekhloufi et ces Algériens de talent qui jouaient dans de grandes équipes en France dans les années 1950. Quand la guerre d’Algérie a éclaté en 1954 quelques uns d’entre eux – dont Mekhloufi – ont quitté clandestinement la France pour jouer dans une équipe algérienne constituée par le FLN pour servir de vitrine à la jeune révolution en marche. A la fin de la guerre Mekloufi a voulu revenir jouer en Europe où des clubs étaient prêts à l’accueillir, il revient mais pas tout de suite en France et passe par le Servette de Genève.

Dans une vidéo présentée au Mucem, le grand joueur algérien évoque un entretien avec Ben Bella – premier président de l’Algérie indépendante – à propos de son retour en France, le pays colonisateur contre lequel le jeune président s’est battu, après avoir été sous-officier dans l’armée française durant la seconde guerre mondiale. Ce retour est-il souhaitable possible après huit années d’une guerre meurtrière.  « Ben Bella », se souvient Mekhloufi, « m’a dit qu’il s’était battu pour l’indépendance et la liberté des Algériens, la liberté d’aller et de venir, donc il ne pouvait pas m’obliger à rester ou pas en Algérie. Il m’a dit que j’étais libre d’aller où je voulais. Je suis donc retourné à l’AS Saint-Etienne. » L’accueil du public stéphanois et français en général n’a pas été hostile au joueur après cette guerre fratricide, les qualités sportives et humaines de Mekhloufi l’ont emporté. Mais la paix des stades n’avait pas pu éviter cette guerre.

Cet épisode de l’histoire du football montre qu’au fond ce sport par sa popularité même agit comme un reflet de la société des hommes : capable du meilleur et du pire selon les époques et les situations.

Le retour au  » sport citoyen » est-il possible ?

Il serait donc vain de faire de ce sport un bouc émissaire des maux de ce monde, tout juste en est-il un reflet, suivant le  «  mainstream » de l’argent tout puissant, du marketing et d’une industrie du sport qui mêle des logiques de business, de politique et de géostratégie que Camus aurait eu beaucoup de mal à imaginer.

Et le jeu alors, on y vient : l’exposition montre quelques uns des plus beaux buts et des plus belles phases de jeu de ces dernières décennies, signés Garrincha, Maradona, Mési … quelques instants magiques qui ont fait frissonner et dresser les foules sur leurs bancs, magiques en effet mais loin de valoir le prix à payer.

« Nous sommes tous foot », alors non, pas vraiment. Le foot à ses supporters, ses adeptes qui dès l’enfance ont construit un imaginaire autour de ce sport ou autour d’un club, comme l’OM à Marseille le Barça à Barcelone … mais il a aussi ses détracteurs et ses amateurs distanciés qui aiment le jeu mais pas ce que sont devenues les coulisses depuis une trentaine d’années, car ils savent que ce qui se passe sur la pelouse n’est pas étranger à ce qui se passe dans les vestiaires.

Alors le foot peut-il être ou redevenir un « sport citoyen » la question est posée en fin d’exposition. Sans vouloir décourager les bonnes volontés, ni les vrais/faux naïfs et sans nier les quelques expériences « alternatives » ici et là – FC Lampedusa ou Alma Africa dans le sud de l’Espagne – le combat sera difficile car « business is business and the show must go on ». Combien de jeunes Africains, réfugiés ou pas, n’ont qu’un rêve, percer, devenir une star, sortir du lot, gagner beaucoup d’argent et alimenter la machine à faire rêver les tribunes. Moins d’un sur cent mille y parviendra.

(1) «  Musée des civilisations d’Europe et de la Méditerranée » Fort St Jean Marseille. Exposition « Nous sommes tous foot » jusqu’au 4 février 2018.

FΩRMIdea Marseille, le 27 novembre 2017.

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