Les abeilles ne perdent pas leur temps à expliquer aux mouches que le pollen est meilleur que la merde ! Mais on attrape plus de mouches avec de la merde qu’avec du miel ! (Proverbe Africain).
Auteur : Jack Castello
C’est Moïse Moussounda qu’il s’appelle, l’ancien mécanicien dans l’aéronautique, propriétaire des camions ventouses qui sillonnent Libreville pompant nuit et jour les fosses septiques de la capitale gabonaise. Il dit lui-même avec fierté : «je pompe de la merde et j’en recrache de l’or» !
Un type format-steward, voisin de comptoir du bar, en retraite d’un poste au Gabon nous entend causer de Sénégal et de Côte d’Ivoire, il veut rivaliser de « moi je ! », vas-y garçon, on l’encourage ! Mets ta tournée de mauresques et sors la piste de 421 qu’on se joue la prochaine aux dés ! Le steward était en réalité un pilote, on l’invite avec sa femme, on dine, on dort et au petit déjeuner on parle affaires !
A Libreville, il était en l’air, il avait un collègue au sol, ce mécano sur gros porteur a acheté le premier camion hydrocureur d’occasion arrivé sur le sol gabonais. Le Président Bongo a fait des bons avec ses maracas quand il a appris qu’un autochtone voulait s’approprier l’aspiration des fosses septiques, Moussounda se retire du bureau Présidentiel à reculons, courbé en deux, ses babines dégoulinent de bafouillis de remerciements et des «je vous salue marie» mélangés à des incantations aux Dieux de la «Gabonaise des Jeux» pour lui avoir accordé le gros lot du loto local et fécal. C’est fait, Bongo a fait cadeau de l’exclusivité du caca gabonais à Moussounda. «Je promets de récolter la moindre crotte égarée, Président Bongo !». Moïse Moussounda est sacré Shadock Premier, Roi de la Pompe à Merde. Il va faire bonne œuvre en débarrassant l’Europe d’un bon petit paquet de vieux hydrocureurs.
Un peu de tôlerie, une bonne révision mécanique (il s’y connaît), un coup de peinture avec au cul du camion le portrait de Omar Bongo, Président du Gabon pendant 43 ans, élu démocratiquement bien entendu, avec peut-être un petit coup de main de Jacques Foccart envoyé spécial de la France/Afrique. La France cherche et trouve du pétrole au Gabon que depuis 1928, depuis le Gabon joue des «Bongo» de père en fils depuis 1967… Va comprendre le comment du pourquoi ! Il tape sur des bambous, il est numéro 1 !
LE DÉPART
Forts de nos séjours/travail en Afrique noire, mon enfance au Maghreb comme la vie subsaharienne de mon binôme, notre qualification en hôtellerie/restauration dans la poche revolver, on se tape dans la main avec le pilote pour rejoindre Moussounda à Libreville et gérer son hôtel restaurant qu’il vient de se payer à Lambaréné avec ses pompes à purin. Why not ? On sifflote, la routine pour nous !
J’entends d’ici les lecteurs raisonnables : « Comment, vous quittez le merveilleux pays Françoys sans assurance, ni contrat ? Ici vous avez la Sécurité Sociale, les congés payés, les congés maladie, les RTT, les jours de grève rémunérés, le 13e mois ou plus, les chèques vacances, les tickets restaurant, les primes de rentrée et de sortie, de Noël, les primes de rattrapage d’indice, les aides sociales (RSA,RSI,RSO,ARS etc…), les cellules psychologiques, les assurances pour la voiture, la maison, la vie et la mort en cotisant pendant sa vie sur sa tombe à venir…» Mais pour nous « la tombe », c’est justement tout cela…! J’attrape « ma bite et mon couteau » et on part au Gabon !
LA RENCONTRE
Moussounda nous attend à l’aéroport Léon Mba à Libreville avec une petite pancarte à notre nom. Il m’arrive à l’épaule, une boule de suif, nerveux et arrogant à la fois. Bizarrement la serrure de ma valise a été fracassée, là c’est sûr, nous sommes arrivés, ça fait partie du jeu, ça commence comme prévu, re-bonjour l’Afrique ! Mais après inventaire, mes slips et mes vieux shorts n’ont pas trouvé preneur, j’ai laissé ma garde-robe de cocktail mondain en lieu sûr… l’expérience !
Mon binôme assure les relations diplomatiques, blonde aux yeux bleus, c’est un bloc de charme sur pattes ; Moussounda ne s’attendait pas à recevoir Nicole Kidman, il attendait des clochards de blancs ordinaires sans plus aucune opportunité de survie en France et à la recherche d’une bouée de sauvetage africaine comme tant d’autres épaves françaises échouées en Afrique de l’ouest… c’est la destination la plus facile grâce aux ex-colons qui ont obligé les Africains à parler français ! Ces débris arrivent souvent en Afrique avec l’attitude du colon en pays conquis, c’est la boulette ! L’autre boulette c’est l’Africain embourgeoisé qui emploie des blancs, qui se croit investi d’une mission vengeresse ; il veut incarner la revanche contre le passé de dominé, refaire l’Histoire, il veut se métamorphoser à son tour en dominateur et tenir enfin le premier rôle dans le film ! Mais pas de bol, il nous regarde, on se regarde, se juge et se jauge, on a déjà des doutes sur notre entente. On ne se présente pas à un poste de domestique de sa Seigneurie Moussounda. Il le sent mais ne veut pas en convenir, il s’enfonce dans son désir de représailles, il se dit qu’il nous mettra au pas comme les colons l’ont fait avec son père et avec lui au début de sa carrière ; il est riche et croit nous mettre à sa botte.
Il est dangereux d’essayer d’asservir un peuple qui veut rester libre ! (Machiavel)
***
LIBREVILLE
Moussounda met la gomme avec son 4X4 rutilant, (pfft même pas de chauffeur), la banlieue de Libreville n’est qu’un chapelet de taudis en tôle ondulée quand ce n’est pas en torchis. L’activité se passe à même la terre battue entre la route et le bidonville, les boutiques de vaisselle plastique, de tissus bariolés, les réparations de pneus, un coiffeur, des oiseaux en cage, des ustensiles de cuisine en étain et émail, un terrain de jeu pour les chiens errants. Tout ici est importé, à l’image de ce tissu label AOP, Wax et Bazin fabriqué en Europe que les Africains veulent faire passer pour ’traditionnel’. Le quartier résidentiel est classique, les villas sont cerclées comme des tonneaux par de très hauts murs de protection, un lourd portail opaque et un gardien en uniforme « à-peu-près ». Les riches gabonais se sont contentés de reproduire la vie coloniale dans sa honte, les riches – très riches – ont remplacé les colons aux mêmes places dans la ville et dans la vie sociale, la plus grande partie de la population très pauvre est restée en esclavage, juste encore un peu plus pauvre en changeant de maîtres.
Moussounda nous présente sa maison comme il ferait visiter Versailles ou le Louvre, une grosse bâtisse, « je l’ai construite moi-même » dit-il avec fierté, malheureusement ça se voit, aucun goût, juste volumineuse, comme la grenouille qui veut égaler le bœuf, il se gonfle comme un pneu mais sans changer la taille de ses os, c’est un œdème géant sur pied, notre indifférence et notre absence de félicitation sont sûrement pour quelque chose dans sa grimace. Et voici sa famille, une femme et deux enfants nous attendent pour diner, nous déposons nos bagages dans une chambre, à table la conversation est banale, Moussounda continue son auto-flatterie et nous comprenons assez vite qu’il n’est pas un ancien de Paris Saclay, de notre côté, nous restons sur la réserve, nous nous positionnons en professionnels venus gérer son établissement hôtelier, il comprend que c’est lui qui passe l’entretien, il est vexé comme un pou.
LAMBARÉNÉ (GABON)
Le lendemain matin, on ne lambine pas, c’est le départ pour Lambaréné.
Lambaréné se situe à 250 kms (par la route) au sud-est de Libreville, sur les rives de l’Ogooué, elle est le chef-lieu provincial et le centre administratif, économique et médical (Hôpital Docteur Albert-Schweitzer depuis 1913) de la province du Moyen-Ogooué. La ville se concentre autour d’une île qui comprend le marché local et une station-service. Le marché donne sur les berges, d’où partent les pirogues pour descendre ou remonter le fleuve vers les lieux habités le long des berges». (Wikipedia)
Nous savions déjà que ce serait la brousse, nous n’avions jamais tenté ce genre d’expédition, plus tard ce sera aussi du lourd à Aït-Ben-Haddou au Maroc ! On est parti pour 4 heures de routes entièrement défoncées par les grumiers, la voiture bondit d’ilots de bitume explosés en pistes de latérite, un brouillard de poussière rouge fouette ceux qui nous suivent, c’est une étape spéciale de rallye en pays hostile. Moussounda pense nous impressionner, mais décidément c’est pas son jour, nous sommes passés par les routes de Mauritanie, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire avec leur sacré pesant de casse-essieux, ce n’est donc pas surprenant pour nous ; il surveille du coin de l’oeil les réactions de miss-monde en espérant la déstabiliser, mais les montagnes russes et les auto-tampons la font marrer, il ne sait pas encore qu’elle connaît la terre battue mieux que Rafaël Nadal… Il la voyait en porcelaine dans un salon du 7° arrondissement, mais elle est plus proche de Dian Fossey que de Rachida Dati.
OGOOUÉ HOTEL (LAMBARÉNÉ)
Entièrement enceint d’un mur de 3 mètres de haut, un portail d’une épaisseur-coffre-fort, un gardien aux ordres, l’hôtel descend en pente douce sur le fleuve, 18 chambres en forme de bungalows, une piscine centrale, un bâtiment réception, un bar-restaurant… Une chambre nous est attribuée, on se débarbouille, on va déjeuner avec l’équipe et les copains locaux de Moussounda. Il a deux vies distinctes le roublard, une vie professionnelle et familiale à Libreville, et ici c’est son fief, il s’est offert loin de son image de notable gabonais une vie de prince-célibataire-propriétaire. A table, Moussounda 1er, Roi des nèfles se révèle, il règne sur une dizaine de personnes qu’il paie ou à qui il offre des facilités sur ce que nous ne savons pas encore, mais aucun doute, ils sont tous redevables au gnome qui gonfle à vue d’œil sous son crâne en peau de fesses véritable. La conversation se transforme petit à petit en inquisition, bienvenu les amis, nous resterons très évasifs !
Pour le personnel et l’organisation commerciale, nous posons les questions avec le jargon de la profession, ils sont «capot» dès le début de la partie et demandent souvent à piocher quelques cartes de repêchage. Les «amis-complices» du Parrain essaient de lui venir à la rescousse, ils ont fait leurs études en France et veulent en imposer, comment ont-ils pu penser qu’en végétant dans ce trou de brousse depuis tant d’années ils pouvaient nous la faire à l’envers. Bref ! Leurs yeux et leurs rictus trahissent un moment grave ; les deux blancs ne sont pas les débris en perdition qu’ils attendaient, nous avons le «français» parlé et écrit courant, ils pensaient que nous étions allés à l’école jusqu’au… portail, catastrophe pour la petite tablée !
Pourtant ils restent en confiance pour la suite, les blancs ont toujours une faille sans quoi ils ne seraient pas venus jusqu’ici, ils attendent d’appuyer là où ça fait mal pour nous garder à leur botte ; employer des blancs à la gérance de son Ogooué-Hotel Restaurant à Lambaréné c’est «trop la classe» pour Moussounda, il ne veut pas lâcher l’affaire ! Sa revanche sur l’histoire de la colonisation l’obsède.
La semaine, il retourne à sa vie officielle à Libreville et nous laisse dans la nasse sous surveillance de ses sous-marins et leurs périscopes en érection permanente, il nous observera de loin. Le gardien est une quintessence de balance, il aurait été un fidèle de la kommandantur en 42, il répercute quotidiennement au Boss tous les détails de la vie du site, il coche la présence du personnel, les bruits de couloirs, l’entretien du matériel, il détient la clé du coffre et les comptes qui vont avec.
Une jeune femme d’une vingtaine d’années fait office de réceptionniste, elle dit bonjour, loue les chambres, prend les commandes s’il y a des repas, remet la caisse au gardien et prend soin avec zèle des «gâteries» dues au Boss lors de son séjour hebdomadaire. Nous ne verrons jamais débarquer sa famille de Libreville, ici, il est le suzerain de son fief, il Capo di tutti capi !
S’ADAPTER À L’AFRIQUE
Dès la première soirée, nous fumons le narguilé envoutant de la nuit africaine, l’air est si épais qu’on le sent frôler les fosses nasales, de la matière qu’on pourrait froisser entre les doigts, sur les transats devant la piscine où se reflète une lune livide, si proche qu’on la câlinerait, cette nuit est si profondément noire qu’elle ferait passer Pierre Soulages pour un peintre du dimanche.
L’Afrique équatoriale vous digère ou vous vomi. Tout ici est gras et sucré, pas de régime possible. Il n’y a aucune place pour les picoreurs de graines bio. Les feuilles des arbres sont épaisses comme des steaks de charolais, la terre acajou est gorgée d’eau, elle est une éponge sous le poids du marcheur, le fleuve opaque a la texture d’une huile de vidange chargée de limon, comme une langue malodorante après une cuite au mauvais alcool, il s’écoule ; on déguste le souffle de la brise comme de la nourriture, chaud et goûteux, il y a de la vie à l’intérieur, de l’humidité, des bactéries, des senteurs, qu’on avale sans filtre jusqu’au fond des poumons. Tout autour, en haut et en bas, pèse une enclume et pourtant on plane…on s’en régale et se nourrit ou au contraire si on est trop caucasien pour en bouffer, on angoisse et on étouffe.
On s’africanise comme on s’amarine contre le mal de mer. C’est oui ou c’est non ! C’est la pirogue ou le retour à l’aseptisation.
Et voilà que les puristes crient au scandale : «Comment, rien sur le son, l’imposteur nouveau est arrivé, il est sourd…» ! Oui, il faudrait être sourd pour ne pas morfler des tympans aux battements des enceintes poussées à fond de la profonde Afrique des villes et de la brousse la nuit.
Dès le crépuscule, les cordes s’accordent, les clarinettes et les hautbois ajustent leur lamelle de bambou et trouvent le ‘La’, les percussions frappent les peaux, les feuilles, le bois des arbres ; une fois la botanique accordée, les animaux de nuit raclent leurs amygdales de gargarismes rauques, ils monteront en gamme jusqu’à la nuit à l’encre noire de chez Waterman, celle de l’école quand on écrivait à la plume trempée dans un encrier de porcelaine blanche incrusté dans le pupitre.
Le concert durera jusqu’à l’aube, les rave-party n’ont rien inventé !
LE TRAVAIL
Dès le matin tôt nous sommes au travail, le personnel habitué à ne voir personne réveillé à cette heure-là, se traine avec forts chuintements de claquettes au sol du genre Gaston Lagaffe, ils dorment debout en glissant sur le carrelage. Toujours accrochés à leur idée préconçue des blancs fainéants façon mérovingienne, ils nous ne nous attendaient qu’en fin de matinée, se faisant servir au bord de la piscine comme des touristes au Club Med. Mais voilà, nous sommes venus travailler, on ne boit pas, on ne fume pas, on ne se traine pas comme des limaces, on bouge !
Pour ce métier, y a pas de secret : la Cuisine, c’est la tenue de l’économat, l’hygiène de la cuisine, l’exécution des commandes et pour l’Hôtel c’est la propreté et la propreté.
Dès le premier jour ça valse ! Il faut tout reprendre. Le Restaurant est une réplique de réfectoire d’internat, tables en formica et chaises d’écoles, la nuit des néons de 75 watts posés tous les mètres au plafond foudroient la trop grande salle, à l’extérieur chaque centimètre de vitre est englué d’insectes attirés par trop de lumière, il est impossible d’ouvrir une fenêtre, la déprime ! La Cuisine est petite, sale et mal équipée, on cherche les plans de travail, le poste de cuisson est un bloc de gras. Pour l’économat : froid, surgelé, tubercules et sec, c’est un beau bordel ou carrément ça n’existe pas, c’est le souk sans la sympathie légendaire des vendeurs de la casbah. Les chambres, pour rester poli, sont ‘sobres‘!
On est venus, on a vu, on l’a dans le cul !
On va faire au mieux en mettant le doigt là où ça fait mal, l’erreur de Moussounda a été de vouloir faire à la française, il va falloir qu’il avale quelques couleuvres, s’il avait fabriqué un établissement à l’africaine avec tout son charme à l’image des magnifiques lodges du Kenya, le concept aurait pu attirer quelques touristes en recherche d’authenticité, quoiqu’il faut quand même une sacrée motivation pour venir jusqu’ici ! Dans sa configuration actuelle, l’Ogooué Hotel peut permettre à des autorités autoritaires de le réquisitionner en camp de rétention pour immigrés illégaux.
Le chef de cuisine est un sénégalais sympathique, mais fort malheureusement (pour lui), il ne sait ni lire, ni compter et en technique de cuisine, il connaît par cœur que 3 recettes qu’il mijote tous les jours. Il fait illusion pour son patron depuis une bonne année et ne tient pas à ce que je révèle son incompétence, tu parles d’un mastic ! Je ne dénonce pas son imposture, on nettoie, je forme, on approvisionne, on stocke, on cuisine des menus et même des banquets.
Mon binôme joue la gouvernante, l’hôtel est pratiquement vide, mais il faut contrôler les chambres tous les jours à cause de l’humidité et des petites bestioles qui adorent le confort des logements pour les humains, les femmes de chambre n’apprécient pas. Pourquoi ouvrir et nettoyer des chambres qui n’ont pas été occupées, elles diront : «Madame, tu vas me suicider» ! Elles sont totalement subjuguées par l’aptitude au travail de la blanche qui déontologiquement devrait se prélasser sur un transat, distribuer des punitions et surtout ne jamais travailler.
Le blanc qui travaille constitue un acte terroriste contre la pyramide du commandement. Le malentendu se durcit encore plus avant avec Moussounda, il ne décode pas notre message, il pense qu’on améliore le fonctionnement en vue de s’installer et en déduit qu’il a finalement flairé la bonne affaire. Qui de plus aveugle et sourd que celui qui ne veut ni voir ni entendre : «Un jour en pleine nuit, un aveugle assis à genoux sur un banc de pierre de bois, lisais son journal non imprimé à la lueur d’un réverbère éteint» ! C’est tout lui ça !
LES INVOCATIONS
Un jour il nous emmène sur le fleuve, avec son petit hors-bord pour honorer les divinités du fleuve. Cartésiens et athées, nous l’accompagnons pour le plaisir de la balade en bateau. On assiste à une bouffonnerie hors norme, il sort d’un coffre des fruits, des fleurs et une bouteille de whisky qu’il jette par-dessus bord aux petits ilots de papyrus qui errent à fleur d’eau au milieu du fleuve ! D’un côté il a raison, on donne toujours à manger aux poissons mais jamais à boire ! Prost les plantes, et hop, un petit whisky sans glace pour la verdure ! Ces plantes n’ont pas d’attache, elles déambulent au gré du courant et se développent façon OGM de surcroissance. Moussounda délire sur les esprits contenus dans ces ilots qu’il appelle les ‘Sirènes’, il les prie, les respecte et nous encourage à en faire autant !
Il vient de s’envoler, on l’a perdu, il s’est shamanisé, il ne redescendra pas parmi nous, cette fois à notre tour de jouer les sourds et aveugles, néanmoins nous profitons de ce moment seuls avec le boss en lévitation pour exposer notre rapport sur le fonctionnement de son établissement et lui demander où en est le contrat de notre engagement. Mais surprise, «Le Manitoba ne répond plus» ! Sans nous regarder, il invoque la nature, telle une incantation mystique, il répond : «Regarde ! prends des mangues ! prends des mangues ! Prends le bateau, va sur le fleuve, va en forêt, assèche ta soif, satisfait ton appétit !»
Ouille! Il y aura un avant et un après la scène des offrandes aux ‘Sirènes’ !
LE TERROIR GABONAIS
On est venu jusqu’ici, du coup on s’oblige à visiter un peu les environs. Un terrain vague sert de place du marché à Lambaréné avec des étals de planches pourries et disjointes posées sur des pieux enfoncés dans le sol. Des toiles cirées râpées et assemblées servent de bâches pour la pluie, encore faut-il que la pluie accepte d’éviter les trous dans ces bâches. L’ambiance est hostile, les stands sont dispersés, tout le contraire des marchés très denses Sénégalais ou Ivoiriens à l’atmosphère festive et tapageuse où on ne lâche pas le client : «on colle comme les mouches mais on ne pique pas comme les moustiques !» (Marché Sandaga, Dakar)
Inutile de s’appesantir sur le côté commercial et avenant du gabonais, il est inexistant, le blanc n’est pas le bienvenu, on lit sur les murs «Gabon d’abord» tracé à la peinture, le message est clair.
On n’y trouve presque rien, ou plutôt si, un truc qui n’est vraiment pas rien, des têtes de singes décapitées à déguster sans modération sous les mouches, j’ai failli tomber dans les pommes. Nous avons goûté du serpent et du crocodile, en sauce, la saveur se rapproche de celle du poulet en plus élastique et plus fade. On pourra juste dire qu’on l’a fait ! Mais rien d’extraordinaire en gastronomie, juste l’exotisme de l’animal cuisiné.
Pour la petite histoire, comme pour le crâne de singe, nous n’avons pas goûté non plus au chien rôti et aux œufs avec le fœtus au Vietnam, ni à l’Agouti ivoirien, pas plus qu’à la tête de mouton confite dans un pots de terre cuite au Maroc, quand c’est trop c’est trop !
LES POINTS DE REPÈRE DE LAMBARÉNÉ
On ira aussi visiter la curiosité du coin, l’Hôpital Docteur Schweitzer :
Albert Schweitzer. Lambaréné (1913) décrit les principales pathologies : les parasitoses intestinales, le paludisme, la lèpre, la maladie du sommeil. Il soigne les plaies, les gales, et opère les hernies étranglées et les tumeurs éléphantiasiques. (Wikipedia)
L’endroit est soigné et luxuriant, des fleurs et des plantes entourent des bâtiments en bois blanc recouverts de toits de tôle rouge, une religieuse à l’ancienne nous accueille, si on peut dire parce qu’elle est plutôt de mauvaise humeur la nonne. Elle nous autorise à regarder autour de nous, mais pas à visiter quoique ce soit à l’intérieur, nous qui avions pensé y passer la journée avec un guide, nous voilà dehors avant de compter trois. Bon, ça, c’est fait !
Pour notre santé mentale, nous avons besoin d’internet, il n’y en a pas à l’hôtel, en Afrique on a pris l’habitude de chercher le cybercafé qui nous dépannera. Trouvé ! Dans le sous-sol, la première gifle signée Mike Tyson est olfactive, on pénètre directement dans la chaussure d’un marathonien après sa course et avant la douche. L’horreur sera d’y séjourner plusieurs heures au vu du maigre débit de l’internet dans cette cave ! Les ventilateurs sont tous en panne, anciennement jaunes, ils sont couverts de crasse et d’insectes de toute sorte comme les claviers, les ordinateurs récupérés dans les casses de Libreville ne gardent pas l’image fixe, l’écran clignote et sursaute, mais « ça marche » nous dira le gérant, démonstration à l’appui. Plus tard nous bénirons cet endroit, malgré ses minutes hors de prix.
Le fleuve, le marché, l’hôpital, la visite intégrale de Lambaréné est terminée.
L’AUBE ÉQUATORIALE
Chaque semaine nous utilisons le 4X4 du restaurant pour les courses à Libreville soit 8 heures aller-retour, secoués dans une bétonnière on rebondit sur les sièges accompagnés par une barcarolle de tôle, de graviers et de sable mouillé. Nous partons à 4 heures du matin, en plein milieu du concert de la nuit. Le café mord directement dans la gencive. La pluie a rempli les crevasses de la route, la surface des flaques brille dans les phares, mais impossible de deviner la profondeur de la fosse à venir, on plonge en comptant sur la résistance des suspensions à lames. Nougaro dit : «la pluie fait des claquettes sur le trottoir», en Afrique la pluie est une cascade, une chute d’eau qui assomme, fracasse et inonde.
Par moment la fatigue prend le volant et nous plonge quelquefois d’un bon mètre dans la boue qui repeint les talus en marron glacé.
Quand l’aube apparaît à travers le pare-brise commence une autre histoire. La chaleur du soleil à venir fait émerger des voiles de tulle du sol, quand ils sont plus épais c’est comme de la laine cardée, elle maquille la route couleur cacao ou d’autres fois teintée brique-broyée de la latérite, les crevasses sous les flaques-pièges délavées au café macchiato nous prennent pour des boules de loto dans le cockpit, on gagne à chaque fois. Les plantations, les arbres, la brousse, la terre, tout fume comme un incendie latent dans des souches, une vapeur d’eau tellement chargée de vie (si loin de la rosée misérable des prairies de Normandie) que l’on croit entendre tout ce qui est organique se réveiller, végétaux, animaux et même les minéraux, Ils baillent et grognent, les humains font de même à cette heure.
Quelque fois, la route s’enfile dans un tunnel végétal, on rase des troncs monstrueux comme des colonnes, taillés à hauteur pour laisser passer les grumiers de cinquante tonnes, ils se rejoignent en clef de voûte à la canopée et forment une Nef Gothique végétale de trente mètres, au sommet les feuilles voient la lumière, mais pas nous, en bas c’est la nuit, le brouillard et les vasques de gadoue.
On dépasse des cartables collés au dos des enfants qui regagnent leurs classes à pied en bord de route, en file indienne, on devine leurs uniformes entre chien et loup, ils marchent des kilomètres chaque jour, sages et fiers d’aller à l’école, enveloppés de brume humide, ils agitent les mains au passage des voitures et se plient de rire. Tout ce beau monde redoute l’apparition du taulier, tel un dictateur le Soleil écrasera toute manifestation ; tout émaillé d’or, il se lève, on souhaitera souvent sa mort jusqu’à son coucher où la vie reprendra enfin.
S’INSTALLER AU GABON
Au seul grand supermarché de Libreville on charge le pick-up, on déjeune au restaurant «Le Phare du Large», notre table est en vue de l’île de Pointe Denis, la station balnéaire pour les bourgeois gabonais, plage, cocktails et petites pépés.
Nous retrouvons le patron, tenancier du meilleur restaurant d’Abidjan avant le Coup d’État du Général Gueï. Il a immigré à Libreville et j’essaie de lui soutirer de précieuses informations sur les possibilités d’installation au Gabon. C’est la douche froide, le type a épousé une gabonaise et le tour fut joué quand elle a activé ses réseaux, il a pu faire venir toute son équipe de Côte d’Ivoire et obtenir un emplacement de rêve. Il est le patron aux ordres de la patronne, elle pourrait se débarrasser de lui du jour au lendemain, il le sait.
OPPORTUNITÉS GABONAISES
A l’occasion d’une expédition au supermarché, au détour d’une allée, nous sommes hélés par deux mastodontes. Il faudra nous approcher pour les reconnaître tant ils sont boursouflés de mauvaise graisse en intraveineuse et une allure de clochard bien gratinée – le genre de blancs qui encouragent l’image dégradante qu’ont les Africains des «petits-blancs-moisis» – ils chaloupent plus qu’ils ne marchent, le couple «Bérurier» de San Antonio est là, il me crève les yeux !
Ces deux-là aussi ont fait partie des beaux jours d’Abidjan. On déjeune au «Phare du Large», histoire de se rappeler le bon temps ivoirien avec le «patron». Eux aussi, réfugiés du coup d’État, par miracle, ils se sont dégoté un job de Directeur d’Exploitation Forestière en brousse, de l’autre côté de la lagune. On boit, puis ils boivent, puis ils reboivent, ils ont un «plan» pour nous sortir de Lambaréné, il y a un restaurant d’entreprise à prendre, un personnel captif, une centaine de personnes par jour.
Depuis l’exploitation, il faut 2 heures de pistes pour accéder au fleuve et ensuite traverser la lagune pour arriver à Libreville.
Il dit : «je vous montre ?»
Je dis: «Montre-nous ! »
D’abord une navette, moteur hors-bord à fond sur la lagune, ensuite un débarcadère de boue épaisse tartinée d’huile de vidange et de gasoil qui déborde des réservoirs quand on les rempli en tremblant avec des bidons trop lourds de 50 litres dans des entonnoirs approximatifs ; puis un 4X4 repeint à la terre rouge, le pare-brise aspergé d’eau par les buses du capot apparaît sous les essuie-glaces. Après deux bonnes heures de pistes coriaces, une maison apparaît au sommet d’une colline… Macron aurait dit : «Sapristi !» et Haddock: «Tonnerre de Brest !», nous, c’est le choc !
– C’est somp-tu-eux !
On plonge dans «Out of Africa» sur l’écran du grand Rex, bd Poissonnière Paris 2e ! De la terrasse on assistera au coucher de soleil le plus sublime de l’histoire des couchers de soleil. On chavire dans La Beauté !

Nous dinons avec nos hôtes au gabarit de barriques, la bouteille de whisky leur fera tout juste la soirée. A l’aube, la plaine devant la maison est une tapisserie de Bayeux, des dos fumants d’éléphants passent lentement au loin dans les hautes herbes, on s’enlise dans un romantisme profond, une sensation d’Art Absolu, c’est exactement pour ces moments d’exception que nous voyageons.
Re-départ pour le «bon plan» à la base de l’exploitation forestière, re-pistes, re-machine à laver. Au centre d’une clairière est posé un bâtiment de bois. C’est le fameux restaurant d’entreprise. Il est acheminé par containers depuis l’Allemagne qui détient la concession. Une clé et on entre. Il dit :
– c’est pour vous !
A l’intérieur, tout est emballé sous plastique pour voyager étanche, les tables, les chaises, la cuisine est complète, un matériel de cuisson haut de gamme, une plonge entière, les assiettes, les couverts, les verres, la chambre négative, la chambre positive, tout est de grande marque. C’est la Best-Deutsche-Quality pour ce restaurant de brousse mais totalement inadaptée. Qu’est-ce qu’on aurait voulu le transporter sur un bord de plage du côté de Palombaggia !
Il dit : «Une centaines d’ouvriers mangent ici tous les jours, la comptabilité te paie directement sur leurs salaires ; pour le moment, ils achètent leur nourriture avec le même système à l’épicerie (un bâtiment à côté et bien africain celui-là), tu peux avoir l’épicerie aussi si tu veux ! Alors ça vous plait ?» Il espère, la solitude leur pèse trop, même avec le secours de l’alcool. Nous restons dubitatifs.
– Mais j’ai autre chose si vous voulez !
On redémarre, mais cette fois, l’engin de transport est un monstre équipé pour créer sa piste en forêt équatoriale. Les roues dépassent largement notre hauteur, une échelle soudée à la carrosserie permet de grimper dans une cabine grillagée et cerclée d’arceaux de protection, il y a des poignées fixées tout autour pour se maintenir en vie. Il nous emporte vers une plage en contre-bas dans un décor paradisiaque.
– Et là ça vous plait !
Il imagine créer une paillote de plage accessible uniquement par les bateaux des gros bourgeois gabonais, c’est au bout du monde ! Il connaît notre goût pour l’aventure, mais il y a des limites, la raison a des frontières, nous ne voulons pas finir en cerises confites au fond d’une bouteille d’alcool à 90°, ce sera «non !».
LE SACRILÈGE
Les jours passent à Lambaréné jusqu’à Noël. Pour le réveillon nous préparons une soirée à l’intention de quelques habitués qui sniffent leur solitude comme d’autres de la coke pour s’oublier. Nous espérons métamorphoser la salle du «réfectoire» en restaurant plus chaleureux. Des pagnes, des fleurs, les tables en «désordre» esthétique pour éviter l’alignement d’une cantine de pénitencier, une guirlande pour éteindre les néons du plafond, tout est cosy et convivial, quand advient la boulette !
Devant l’entrée pour égayer l’accueil des premières marches, nous avons posé des plantes dans des bacs récupérés. Sacrilège ! Excommunication ! Nous sommes des mécréants et c’est l’Émeute…nous avons arraché des papyrus/divinités au fleuve pour les mettre en pots, les plus grands malheurs s’abattront sur nos vies et celles de nos descendants jusqu’à la sixième génération…!
Toutes les balises sont au rouge sang de bœuf.
Sous prétexte de courses à Libreville, nous achetons nos billets retour à l’aéroport.
Nous avons besoin du 4X4 pour notre évasion et il ne serait pas discret de charger nos bagages sans que le gardien, le Blockführer aux ordres de Moussounda, nous surprenne, c’est déjà tout juste s’il ne passe pas un miroir sous les roues à la recherche d’explosifs lorsque nous traversons son portail. Son patron s’est absenté pour les fêtes de fin d’années, il est en Métropole, et en son absence le Cerbère qui garde l’entrée et la sortie des Enfers se croit Kalife à la place du Kalife et note sur son carnet le moindre bruissement de feuilles.
On a plus qu’à joindre sa Seigneurie par téléphone et lui annoncer que le poste ne nous convient pas et que l’on quitte l’hôtel dès lendemain. Et là re-boulette !
Le téléphone va fumer une grande partie de la nuit. Il veut nous interdire de quitter le territoire, il promet de placer des barrages de police sur l’unique route pour nous stopper. On lui explique qu’en ce cas, il s’agirait d’une séquestration et que par nature notre ambassade lui fera de gros ennuis, nous argumentons que nous n’avons avec lui aucun contrat ou engagement comme nous l’avions demandé, de plus nous n’avons reçu aucune rémunération pour notre présence, mis à part les mangues que le gardien ne sait pas cru obligé de noter – le nigaud ! – et qu’après un essai insatisfaisant, nous avons décidé que ce poste ne correspondait pas à notre recherche.
Il perd la tête le Corleone de Lambaréné, il s’emballe, et après avoir répété une bonne dizaine de fois les mêmes arguments de part et d’autre des écouteurs, mon binôme perd patience et explose en crise de nerfs dans le micro, elle le traite en hurlant de bourreau et de tortionnaire sanguinaire !
On raccroche…
L’ÉVASION
Nous contactons celui qui nous a mis en relation avec Moussounda et qui fut son chef dans les temps coloniaux. Il lui rappellera ce proverbe africain qui dit :
Un éléphant qui avale une noix de coco fait confiance à son anus !
Ce qui veut dire que si Moussounda fait la bêtise de nous séquestrer – avaler une noix de coco- il doit s’attendre à des conséquences rectales incontrôlables. Puis il lui fera entendre qu’il n’est pas encore le Dictateur du Gabon et que donc pour le moment il ne serait pas raisonnable d’enfermer des personnes dans son établissement bunkerisé. Les contre-uts plus aigus d’une octave que le ‘do’ le plus aigu de ma cantatrice-binôme au téléphone ajoutés à l’intervention diplomatique du pilote ont eu raison de l’apprenti Kadhafi.
Son meilleur ami, lieutenant du Parrain et pharmacien en «ville», celui qui passait tous les jours pour rédiger son rapport, sera réquisitionné pour nous emmener à l’aéroport dès le lendemain à 4 heures du matin.
Arrivés enfin à Paris dans notre famille, nous prenons à nouveau le téléphone pour un briefing sur les Droits de l‘Homme avec notre grand ami Mr Moussounda qui est en France, nous voulons un rendez-vous, ici il n’en mène pas large sans son escouade, nous voulons l’avertir que nous déposons une plainte pour séquestration abusive et que comme l’origine de sa soudaine fortune, il est vraiment dans la merde ! Son épouse répondra à plusieurs reprises qu’il est malheureusement absent. Dommage ! On voulait lui proposer quelques mangues d’importation !
Le Gabon est beau et bon, le gabonais est laid et mauvais !

