« Trop petites pour être dites » : Lisa Rose, l’actrice qui brise le silence sur l’ombre de Weinstein
Dans un spectacle solo salué à Londres et à Brighton, l’actrice britannique Lisa Rose raconte son passage chez Miramax et dénonce les abus de pouvoir dans le cinéma. Elle revient ici, en toute franchise, sur la genèse de cette pièce et sur son engagement à donner une voix aux femmes réduites au silence.
Qui est Lisa Rose ?
Actrice et autrice britannique, Lisa Rose s’est formée au théâtre avant de travailler brièvement pour Miramax, alors dirigé par Harvey Weinstein. De cette expérience et des témoignages de nombreuses femmes est né son spectacle solo Too Small To Tell, salué par la critique à Londres et à Brighton. Co-créée avec la dramaturge Paula Stanic, la pièce mêle souvenirs personnels, théâtre grotesque et réflexion sur le silence imposé aux victimes dans l’industrie culturelle.
Interview
Bettina Gracias :
Ton spectacle solo, Too Small To Tell, de quoi parle-t-il et pourquoi as-tu voulu l’écrire ?
Lisa Rose :
Je voulais explorer ce que ça fait d’être actrice, d’avoir quelque chose à dire, mais de ne pas se sentir assez importante pour être entendue.
La pièce questionne donc les rapports de pouvoir dans le cinéma, mais aussi dans d’autres secteurs. Elle interroge la place des femmes qui veulent réussir dans leur métier et ce que cela implique quand un homme est au sommet de la hiérarchie : à quoi ça ressemble, et comment cela affecte tout le monde.
Au départ, avec Paula Stanic, nous voulions écrire une pièce verbatim. Nous avons recueilli de nombreux témoignages de femmes qui s’étaient senties exploitées ou abusées. La plupart avaient une histoire à raconter. Puis nous avons pensé qu’il serait intéressant de plonger dans mon expérience personnelle chez Miramax et avec Harvey Weinstein — même si je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois et parlé au téléphone quelques fois.
C’est ma sœur, qui travaillait déjà là-bas, qui m’avait aidée à obtenir ce poste. Elle m’avait prévenue : « S’il t’ouvre la porte en peignoir, c’est le signal qu’il est en mode prédateur. » Elle avait elle-même eu une mauvaise expérience avec lui et voulait s’assurer que je sache réagir.
Je me suis retrouvée soudain plongée dans un milieu luxueux, entourée de gens brillants dépensant de l’argent sans compter, assistant à des projections… Mais dès que Weinstein devait venir, c’était comme un coup de tonnerre : tout le monde se mettait à courir pour lui obéir. Je n’ai jamais aimé me soumettre à l’autorité, mais j’étais consciente du pouvoir énorme qu’il détenait.
Et puis, il y a aussi ma fille. Je ne veux pas qu’elle grandisse en croyant que seules les histoires des puissants comptent. Je sais combien il est dur, en tant qu’actrice, de se faire sans cesse rejeter. Je veux qu’elle se sente libre de s’exprimer, d’être entendue, quelle que soit son importance. Les femmes ordinaires ont autant le droit que n’importe qui de dénoncer les comportements toxiques. Si chacun le faisait, le monde serait bien meilleur.
Bettina Gracias :
Tu as abordé ce projet d’une manière originale. Peux-tu me parler du processus ?
Lisa Rose :
Ça s’est fait de façon très organique. Paula m’a d’abord poussée à demander des aides de l’Arts Council, ce qui m’a donné une direction. Puis, avec une autre bourse, j’ai eu envie d’explorer le « clown » et le grotesque pour représenter Weinstein. Je me souvenais du travail sur le Bouffon de Jacques Lecoq et Philippe Gaulier, avec leurs archétypes. Je voulais qu’il soit soit clownesque, soit monstrueux.
Paula et moi nous sommes beaucoup rencontrées : on discutait, on écrivait, je partageais des souvenirs. Plus je me souvenais, plus je me mettais en colère contre l’industrie. J’avais refoulé tellement de choses liées à ma sexualité, en voyant comment certaines femmes obtenaient des rôles et en refusant d’entrer dans ce schéma. Cela m’a rendue méfiante envers les hommes.
Nous avons fini par créer un premier extrait de 15 minutes présenté au Cockpit Theatre. J’ai invité quelques personnes, j’ai écouté leurs retours. En parallèle, je parlais à beaucoup d’amis : chacun avait son avis, ses expériences. Avec Paula, nous avons aussi interviewé des femmes pour nourrir l’écriture. Et là, j’ai remarqué un schéma : la plupart disent d’abord « Rien ne m’est arrivé, j’ai eu de la chance ». Puis elles reviennent plus tard : « Ah, il y a eu cette fois où… ». Mais elles minimisent.
Alors, quand est-ce que c’est « assez » pour en parler ? Quand peut-on raconter sans craindre d’être moquée ? Je l’ai vécu moi-même. Dans un groupe WhatsApp de mon ancienne école de théâtre, quelqu’un mentionnait un professeur dont je connaissais une histoire : il avait glissé ses mains sous le haut d’une élève. Elle l’avait signalé, et on lui avait répondu : « Il traverse une séparation, n’aggravons pas sa situation. »
Quand j’ai évoqué cette histoire, j’ai eu peur qu’on me traite de rabat-joie. Même aujourd’hui, avec tout le chemin parcouru, on peut encore être taxée de prude quand on dénonce. Imagine alors toutes celles qui n’osent pas… Des milliers d’histoires restent tues.
Et pendant ce temps, Russell Brand nie tout. Weinstein nie. Kevin Spacey a été acquitté. Qui croire ? Pourtant, si tu regardes le film Unmasked, tu vois que ces hommes ne mentent pas.
Bettina Gracias :
Tu parles de Kevin Spacey ?
Lisa Rose :
Oui. Tu devrais vraiment voir ce documentaire en ligne. Il est bouleversant. Ces hommes disent la vérité, il est impossible qu’ils mentent. Alors comment se fait-il qu’il s’en sorte ?
Bettina Gracias :
Quand il y a des rapports de pouvoir, le consentement devient trouble.
Lisa Rose :
Exactement. Mais il y a aussi les réactions de survie. Face au danger, certaines personnes figent, d’autres cherchent à plaire. Ça m’est arrivé. Je le vois partout. On le fait d’abord pour se protéger, ensuite parce qu’on veut garder son travail.
Je n’ai pas toutes les réponses. Je voulais juste m’exprimer à travers le théâtre. Chaque fois qu’une nouvelle affaire éclate, c’est un choc. On nous apprend à admirer les puissants, et l’argent donne du pouvoir. Alors on valorise la richesse comme un gage de réussite.
Je me souviens d’une phrase de Joan Plowright, qui m’a marquée :
« Les riches veulent être entourés de riches pour se sentir en sécurité ensemble. Ils mènent un style de vie luxueux mais moralement douteux, et ils ne semblent pas le reconnaître. On les admire parce qu’ils ont la vie d’un millionnaire. Les journaux les présentent comme des gens qui ont réussi. »
Version originale de l’interview (en anglais)


