Auteur: Rinaldo Tomaselli
Ahmet Bedevi, né Ahmeddin Çarlak en 1899 à Samarra, en Mésopotamie alors ottomane, et décédé le 31 mai 1963 à Manisa, en République de Turquie, est resté dans l’histoire sous un surnom singulier : le Tarzan de Manisa.
Autrefois appelée Magnésie, Manisa est une ville de l’arrière-pays d’Izmir, située dans la vallée du Gediz, au pied du mont Sipyle. Elle compte aujourd’hui environ 380 000 habitants et est la capitale de la province du même nom. L’histoire de Manisa est très ancienne. Elle remonte à l’Antiquité, lorsque des colons de Thessalie y édifièrent une place fortifiée afin de contrôler la route commerciale reliant la mer Égée aux hauts plateaux d’Anatolie. Au fil des siècles, la ville passa successivement sous domination séleucide, romaine, byzantine, seldjoukide, ottomane et hellène, chacune laissant son empreinte.
Jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, Manisa était une petite ville paisible, vivant principalement du commerce et de l’artisanat, avec une industrie encore modeste. La population était majoritairement musulmane et turcophone, mais sur environ 40 000 habitants, on comptait près de 10 000 Grecs orthodoxes, 2 800 Arméniens et 2 500 Juifs séfarades.
La cohabitation entre les communautés se déroulait globalement bien, malgré quelques tensions apparues lors des guerres balkaniques opposant la Grèce à l’Empire ottoman (1912-1913).
La situation change radicalement avec la guerre de 1914-1918. Les familles chrétiennes les plus aisées quittent Manisa pour Izmir, puis vient le tour des Arméniens.
En avril 1915, le gouvernement ottoman dirigé par le parti des Jeunes-Turcs ordonne la déportation des Arméniens d’Anatolie vers l’est de l’Empire, dans l’actuelle Syrie.
À Manisa et dans sa province, entre 5 000 et 6 000 Arméniens sont relativement épargnés grâce à la réticence des autorités locales à appliquer les ordres. Toutefois, en octobre 1916, environ 500 personnes — soit 10 % de la population arménienne — sont arrêtées et expulsées. Ces déplacements servent souvent de prétexte à la confiscation de leurs biens, qui profitent à des dignitaires du parti.
À la signature de l’Armistice en 1918, la population chrétienne de Manisa avait diminué d’environ un quart.

Lorsque l’armée grecque débarque à Izmir à la mi-mai 1919, les musulmans ne se sentent pas immédiatement menacés, bien que des massacres aient lieu dès le premier jour. En quelques jours, toute la région d’Izmir est occupée. Le 26 mai 1919, l’armée grecque entre à Manisa, dont une partie de la population musulmane a fui précipitamment.
La ville est pillée, une quinzaine de mosquées incendiées, puis les troupes poursuivent leur avancée vers le centre de l’Anatolie. Durant les trois années d’occupation, les communautés vivent séparément sous administration grecque.
Lors de la retraite grecque en septembre 1922, une politique de terre brûlée est systématiquement appliquée. Manisa n’y échappe pas.
Les Arméniens, les Grecs et les Juifs sont autorisés à quitter la ville quelques jours avant le sac, tandis que les musulmans reçoivent l’ordre de rester chez eux. Le 5 septembre 1922 au soir, les soldats grecs incendient d’abord le quartier du bazar, puis déclenchent simultanément des foyers dans toute la ville, y compris dans les quartiers chrétiens et juifs.
Dans la panique, les habitants tentent de fuir vers les montagnes. Ceux qui croisent des soldats sont souvent tués. 4 355 personnes, pour la plupart musulmanes, périssent.
Le 6 septembre au matin, Manisa n’est plus qu’un amas de ruines fumantes : plus de 10 000 bâtiments détruits et des centaines de blessés.
L’armée républicaine turque entre dans la ville le 8 septembre 1922. Manisa est libérée, mais anéantie.
Quelques mois plus tard, au début de 1923, un homme singulier apparaît dans ce champ de ruines. Vêtu d’un short noir et d’une chemise, pieds nus, barbe hirsute et cheveux en broussaille, il porte pourtant sur sa poitrine une médaille républicaine, attestant de son engagement auprès de Mustafa Kemal Atatürk.
Il se présente à la mairie sous le nom d’Ahmet Bedevi et demande comment il pourrait aider à reconstruire la ville. Il est d’abord embauché comme pompier, puis comme jardinier.
Très vite, les habitants s’habituent à cet homme qui abandonne chaussures et chemise et consacre son temps aux jardins publics. Il vit dans une cabane qu’il a construite sur le mont Sipyle, surplombant Manisa.
Il se nourrit exclusivement de produits de la nature, lit beaucoup, mais sa véritable passion reste les arbres et les fleurs.
L’argent n’a aucune importance pour lui. Son salaire sert à acheter des bonbons pour les enfants ; le reste est donné aux plus pauvres. En quelques années, il devient une figure emblématique de Manisa, apprécié pour sa gentillesse et sa disponibilité.
Grand amateur de cinéma, Ahmet est autorisé à entrer gratuitement dans les salles. En 1934, la projection du film Tarzanavec Johnny Weissmüller amuse la population, qui remarque une certaine ressemblance entre les deux personnages.
Le surnom de “Tarzan” lui reste, et Ahmet l’adopte avec humour.
En 1957, profitant de son absence, la municipalité fait abattre des arbres qu’il avait plantés pour élargir un boulevard. À son retour, Ahmet s’effondre, hurlant qu’on lui a « tué ses enfants ». Il mettra des semaines à s’en remettre, mais sa santé décline.
En 1963, l’abattage d’arbres destiné à la construction d’une station-service provoque chez lui un malaise fatal. Hospitalisé, il meurt trois jours plus tard, le 31 mai 1963.
l’apparition des mouvements écologistes, Ahmet Bedevi avait compris l’importance de la nature. On lui doit notamment le plan de reforestation du mont Sipyle, à l’origine du parc national de Spil Dağı, qui protège une riche biodiversité et des plantes endémiques, comme les tulipes sauvages.
Peu connaissaient son véritable nom ou son passé. Il évoquait parfois un amour perdu, Meral, fille d’un cheikh turkmène, morte lors d’un périple périlleux à travers l’Anatolie. Nul ne sait si cette histoire est entièrement vraie, Ahmet aimant cultiver le mystère.
Un film retraçant sa vie est tourné en 1994, avec Orhan Oğuz dans le rôle principal.
Aujourd’hui encore, le souvenir du Tarzan de Manisa est omniprésent : statues, parcs, commerces, monuments, et même le club de football local qui entonne le cri de la jungle au début des matchs.
Ahmet Bedevi demeure un symbole de respect de la nature, de simplicité et de désintéressement. Grâce à lui, Manisa n’est pas seulement une ville reconstruite, mais une cité verte, consciente de son environnement et fière d’un homme qui avait, bien avant son temps, compris l’essentiel.





