Les Caractères de La Bruyère, toujours contemporains

Les décors changent mais ceux et celles qui les animent jouent toujours la même comédie. La Bruyère le sait et nous en convainc.

Sylviane Demichel

I. La fortune et l’illusion de la réussite

Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : « c’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru » ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille.

À force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête, et presque capable de gouverner.

l n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie, ou par l’imbécillité des autres.

II. Portrait d’un homme puissant : Giton

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et il éternue fort haut.

Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s’arrête, et l’on s’arrête ; il continue de marcher, et l’on marche : tout se règle sur lui.

Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas ; on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite.

S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer les sourcils, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace.

Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l’esprit.

Il est riche.

III. Femmes et hommes : regards et désillusions

Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.

Les femmes s’attachent aux hommes, par les faveurs qu’elles leur accordent ; les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants que son argent.

Il coûte peu aux femmes de dire ce qu’elles ne sentent point ; il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu’ils sentent.

IV. Du cœur, de l’amour et de l’amitié

Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu’une parfaite amitié.

L’amour qui naît subitement est le plus long à guérir.

Le temps qui fortifie les amitiés affaiblit l’amour.

L’on est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit.

V. La condition humaine

Il est difficile de décider si l’irrésolution rend l’homme plus malheureux que méprisable ; de même s’il y a toujours plus d’inconvénient à prendre un mauvais parti, qu’à n’en prendre aucun.

Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L’un revient à l’autre.

Il faut rire avant que d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule ; les rieurs sont de son côté.

Conclusion



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Franco Battiato

February 13, 2026