Comtesse Evelina Pisani
Auteur : Rinaldo Tomaselli
Née Eveline van Millingen en 1831 à Constantinople, dans l’Empire ottoman, et décédée en 1900 à Vescovana (province de Padoue, Royaume d’Italie), la future comtesse Evelina Pisani grandit dans un univers hors du commun.
Aux origines d’un destin cosmopolite
Julius Michael van Millingen
Eveline van Millingen était issue d’une famille au parcours singulier. Son père, Julius Michael van Millingen, naquit le 19 juillet 1800 à Londres, dans une famille flamande de nationalité française. Il passa sa jeunesse entre Calais, Paris, Londres et Rome, où il fut scolarisé, avant d’entrer à l’université d’Édimbourg, dont il sortit diplômé en médecine en 1821.
En 1823, il fut envoyé par le Comité philhellène de Londres dans les îles Ioniennes afin de soutenir la révolution grecque aux côtés du célèbre poète Lord Byron. Il rejoignit celui-ci à Céphalonie en novembre, mais Byron mourut le 19 janvier suivant, des suites d’une méningite purulente, selon l’autopsie pratiquée par van Millingen.
Peu après, ce dernier contracta la fièvre typhoïde. Il en guérit et s’engagea comme médecin dans l’armée révolutionnaire grecque qui combattait les Ottomans aux alentours de Missolonghi. L’armée grecque capitula et van Millingen fut fait prisonnier par Ibrahim Pacha.
Libéré en 1826 grâce à l’intervention de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Constantinople, il séjourna successivement à Smyrne, Kütahya et Brousse avant de s’installer définitivement à Constantinople en 1827. Sa réputation de médecin dans la capitale ottomane devint considérable. Attaché à la légation hollandaise, il représenta celle-ci au Conseil sanitaire de Galata, quartier levantin de la ville. Le sultan Mahmut II le nomma « médecin du Sérail », fonction qu’il conserva sous le règne de quatre autres sultans.
En 1860, il persuada la municipalité de Londres d’ouvrir un bain turc public dans la capitale anglaise.
Passionné d’archéologie, il découvrit le site d’Aczani en Phrygie et localisa le temple de Jupiter Urius sur le Bosphore de Thrace. Président de la Société littéraire de Constantinople, il donnait régulièrement des conférences en grec sur des sujets archéologiques. Il publia plusieurs travaux, notamment sur le site d’Aczani. La plupart de ses manuscrits disparurent dans l’incendie du quartier de Péra en 1870, qui détruisit son appartement et tous ses biens.
Julius Michael van Millingen se maria trois fois. De son premier mariage avec Marie Dejean, une Levantine, naquirent trois enfants : Eveline, James et Frederick. Sa seconde épouse, Zafira Ralli, Grecque de Constantinople, lui donna trois fils : Alexander, Charles et John. Enfin, en troisièmes noces, il épousa Adèle La Fontaine, autre Levantine, dont il eut encore deux fils : Julius-Robertson et Edwin.
Il s’éteignit le 30 novembre 1878 et fut enterré au cimetière protestant d’Haydarpaşa, à Scutari (Üsküdar).
Une mère scandaleuse et un drame oriental
Marie Dejean, première épouse de Julius van Millingen, était réputée pour son tempérament extravagant. Elle tomba amoureuse du pacha Kıbrıslı Mehmet Emin (Mehmet Emin de Chypre) et divorça, laissant ses trois enfants à la charge de leur père. Elle épousa ensuite le pacha et se convertit à l’islam sous le nom de Melek Hanım.
De cette union naquirent deux enfants. L’aîné, Muharrem, mourut en bas âge. Le second, Cihat, vit le jour alors que son père était ambassadeur à Londres. L’enfant, d’une santé fragile, semblait condamné.
Craignant de ne pouvoir assurer un héritier à son époux, Marie Dejean — devenue Melek Hanım — acheta, avec la complicité d’une gouvernante, le bébé d’une indigente afin de le substituer à son propre fils.
La supercherie fut découverte par le chef du hammam du palais Kıbrıslı, qui informa le pacha à Londres avant d’être assassiné. De retour au palais de Kanlıca, sur le Bosphore, Kıbrıslı Mehmet Emin Pacha refusa de reconnaître Cihat, dont la santé s’était finalement améliorée, redoutant qu’il ne s’agît de l’enfant acheté.
La responsabilité de Marie Dejean dans l’homicide du chef du hammam fut établie. Après le divorce demandé par son mari, elle fut exilée pendant quatre ans à Konya, en Anatolie centrale, avec les deux enfants — son fils naturel survivant et l’enfant substitué. C’est durant cet exil qu’elle rédigea ses mémoires.
Une fratrie aux destinées contrastées
Les trois enfants nés du premier mariage de Marie Dejean furent élevés par la famille van Millingen. Les deux garçons furent envoyés à Londres, où ils reçurent une éducation protestante. Eveline, l’aînée, fut élevée dans la religion catholique au couvent du Sacré-Cœur à Rome, sous la tutelle de sa grand-mère, qu’elle rejoignit à l’âge de huit ans.
Après leurs études, les deux frères retournèrent à Istanbul. James devint un oculiste renommé. Frederick s’engagea dans l’armée ottomane après s’être converti à l’islam, prenant le nom de Kıbrıslızade Osman Bey, en référence à son ancien beau-père. Par la suite, il rejoignit l’armée russe, se convertit à l’orthodoxie et prit le nom d’Alexis Vladimir Andreyevitch.
Eveline
De Constantinople à Venise : un mariage princier
À dix-huit ans, Eveline retourna également à Constantinople.
Lors d’un voyage à Venise en 1851, elle fut présentée à Almorò III Giovanni Giuseppe Pisani di Santo Stefano, héritier de l’une des plus riches familles de la noblesse vénitienne. Un coup de foudre réciproque mena à leur mariage l’année suivante, célébré en grande pompe dans la basilique Saint-Marc. Eveline avait vingt-deux ans ; Almorò, quarante.

La villa Pisani et l’héritage familial
La famille Pisani avait redressé sa situation financière mais, un demi-siècle plus tôt, accablée par des dettes de jeu, elle avait dû vendre sa prestigieuse résidence d’été : la villa Pisani de Stra, située sur la Riviera del Brenta. Construite en 1721 en l’honneur du 114ᵉ doge de Venise, Alvise Pisani, elle comptait à l’origine 114 pièces, puis fut agrandie à 168 pièces sur 15 000 m², entourées d’un parc de quatorze hectares comprenant un célèbre labyrinthe, une colline artificielle servant de glacière, une orangerie et des serres.
En 1807, la villa fut rachetée par Napoléon Ier pour son beau-fils Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie.
Après cette vente, les Pisani se replièrent sur leur propriété de Vescovana, près de Padoue, acquise en 1478 par le cardinal Francesco Pisani. Moins somptueuse que Stra, elle n’en demeurait pas moins un palais Renaissance entouré d’une ferme et de mille hectares de terres. L’été, la famille y séjournait ; l’hiver, elle résidait dans son palais du Grand Canal à Venise.
La renaissance de Vescovana ou l’œuvre d’Eveline
Lorsque Eveline épousa Almorò en 1852, la villa de Vescovana était à moitié abandonnée : une partie des terres était en friche et le jardin avait disparu.
Au début de leur mariage, le couple vivait au Palazzo Barbaro, sur le Grand Canal, qui devint un lieu de rencontre pour intellectuels et personnalités influentes. Cultivée, polyglotte, musicienne et amatrice d’art, Eveline — devenue comtesse Evelina Pisani — nourrissait une passion profonde pour la botanique.
Séduite par le domaine de Vescovana, malgré son paysage semi-marécageux, brûlant l’été et enveloppé de brouillards glacials l’hiver, elle décida de se retirer de la vie mondaine pour s’y consacrer pleinement.
Elle réorganisa la ferme, fit planter vignes, blé et mûriers destinés à l’élevage des vers à soie. Elle créa un vaste jardin mêlant style anglais et italien. De Turquie, elle fit venir des bulbes de tulipes sauvages ainsi que diverses variétés de cyclamens, dont le cyclamen de Cilicie, alors inconnu en Italie. Elle fit également construire une orangerie et une serre pour plantes tropicales.
« La Moquerie » et le Temple de Baal
Marquée dans sa jeunesse par la flore alpine lors de séjours à Saint-Moritz, elle retourna en Engadine afin d’y prélever des dizaines de variétés de fleurs sauvages, notamment des rhododendrons. Elle créa une immense rocaille baptisée « La Moquerie », exclusivement composée de plantes alpines suisses : jacinthes, iris, rhubarbe et nombreuses saxifrages aux couleurs variées.
Elle fit aussi édifier le « Temple de Baal », promontoire entouré de fleurs sauvages du Mont-Liban.
Le jardin se prolongeait par un parc où furent plantés des centaines d’arbres. Six hectares étaient consacrés à des magnolias géants aux fleurs blanches et odorantes, sous lesquels poussaient lys et ail des ours. Pergolas couvertes de rosiers grimpants, bosquets de charmes, hêtres, bambous, pins noirs d’Autriche, zones humides bordées de roseaux, étangs couverts de nénuphars et massifs d’iris jaunes près des tamaris et des acacias de Constantinople composaient un ensemble d’une grande richesse paysagère.
Les vergers, notamment d’agrumes, ainsi que la vigne procuraient des revenus substantiels. La ferme était une véritable entreprise, dont la comtesse surveillait personnellement les conditions de travail et de vie des ouvriers.
Fin de vie et postérité
Le comte Almorò Pisani mourut en 1880. Eveline poursuivit seule l’exploitation du domaine et l’entretien du parc jusqu’à sa mort en 1900. Tous deux reposent dans la chapelle funéraire familiale située dans le parc de la villa.
Le couple n’eut pas d’enfant ; un petit-neveu d’Almorò hérita du domaine. Dans les années 1960, la propriété fut vendue à la famille Bolognesi-Scalabrin, qui entreprit la restauration du parc et en assure toujours l’entretien.
Chaque année, au début de décembre, des milliers de bulbes de tulipes sont plantés ; au printemps, la floraison est spectaculaire. Si la majorité des tulipes sont d’origine hollandaise, certaines variétés furent créées par Eveline Pisani elle-même.
Le Royaume des Pays-Bas, qui soutient financièrement l’événement, met en avant l’origine flamande de la famille van Millingen pour établir un lien avec la tulipe hollandaise, laissant parfois dans l’ombre la naissance constantinopolitaine d’Eveline et l’origine anatolienne de la tulipe.
Une pionnière de la biodiversité italienne
Evelina Pisani a légué à l’Italie l’un de ses plus vastes et remarquables parcs botaniques.
Plus d’un siècle après sa disparition, la biodiversité exceptionnelle de Vescovana témoigne encore de la vision, de la ténacité et du goût artistique de cette femme hors du commun, à la croisée de l’Orient et de l’Occident.



