Clivages et référendums en Nouvelle-Calédonie
Victoire du non à l’indépendance donc ; toutefois le vote indépendantiste a progressé en obtenant cette fois 46,74% des voix. Le « oui à l’indépendance » a gagné des points même à Nouméa majoritairement peuplée d’Européens (1).
Le recul du « non » est le signe que la campagne radicale et clivante menée par les partis dits « Loyalistes », composé de six partis dont le Rassemblement National – qui veulent rester français – n’a pas fonctionné autant qu’ils l’espéraient. Des partisans du « non » il y a deux ans ont évolué et changé leur vote, la dynamique, dans le cas d’un troisième tour, tel que prévu par les accords de Matignon, serait donc plutôt du côté des indépendantistes.
Référendum 2020 | Source: wikipédia
En 1887, le premier recensement officiel de ce territoire colonisé faisait état de 41 784 Kanaks pour 42519 habitants. Dans les années 1860, les Kanaks représentaient 96% de la population de l’archipel, en 2014 ils sont 39%.
Référendum 2018 | Source: wikipédia
Une double revendication: celle de l’histoire et celle du nombre
L’autre revendication est celle des Caldoches et des Européens installés dans l’archipel depuis le début de la colonisation, ils sont progressivement devenus majoritaires, certaines familles sont là depuis plus d’un siècle et n’imaginent pas vivre autrement, ni ailleurs. Quelques uns d’entre eux en appellent à la démocratie, à la loi du nombre, à la majorité qui décide. Mais que vaut la démocratie si elle n’est pas étayée par la justice et l’équité ?
Le prix du sang
En Nouvelle Calédonie, l’originalité et la force des Kanaks est d’avoir survécu au pire et, au XXIe siècle d’être en capacité de revendiquer à la fois leur identité et la gestion des affaires. Le paradoxe kanak est que leur revendication à l’indépendance a émergé à la fin du XXe siècle alors qu’ils devenaient minoritaires dans leur pays.
Pour en arriver là, il y a eu beaucoup de morts, de larmes et de sang. Le sang a coulé dès le XIXe siècle quand les révoltes kanaks contre les spoliations foncières au profit de grands investisseurs, ont été violemment réprimées; au XXe siècle , il y a eu l’affaire d’Ouvéa 2 gendarmes et 19 Kanaks tués; puis en 1989 l’assassinat de Jean-Marie Djibaou par un indépendantiste opposé aux accords de Matignon.
La suite des accords de Matignon
En repoussant d’une décennie ou plus les perspectives d’indépendance, les accords de Matignon espéraient que le temps allait combler les écarts et les clivages en rééquilibrant la société calédonienne d’un point de vue économique, électoral et politique. Il fallait rattraper le temps perdu, développer la formation, promouvoir les Kanaks a des postes de responsabilité, lisser les clivages.
Ce temps n’a pas suffit, le vote du 9 octobre montre que l’objectif n’est pas atteint. Le clivage reste fort, cette stratégie consensuelle a montré ses limites et les Kanaks revendiquent plus que jamais.
Les peuples anciens et l’homme contemporain
L’état d’un monde en danger, justifierait que l’on écoute la sagesse de ces peuples anciens qui ont pour eux le temps et la durée ; à côté d’eux l’homme contemporain consommateur et pressé a des airs d’adolescent turbulent prêt à casser ses jouets. L’une des caractéristiques de la culture kanak est le rapport à la terre, à la culture et à la production vivrière. La richesse chez les Kanak repose plus sur la densité et la qualité des relations sociales que sur l’argent lui-même. Le jardin vivrier, le respect de la terre et de ses produits sont à la base du mode de vie kanak, même transplanté en ville.
Au nom du progrès et d’une modernité aux contours confus, les Kanaks comme d’autres peuples ont été bâillonnés et leur mode de vie méprisé alors qu’ils portaient et portent encore un message qui devient de plus en plus audible, dans le monde tel qu’il se dessine .
Développement durable kanak
Ainsi la Nouvelle Calédonie si elle dépasse ses clivages a quelque chose de nouveau à inventer, qui n’existe pas à l’échelle de son territoire ni ailleurs. Des pistes existent celle notamment d’un Etat indépendant qui pourrait conserver des liens privilégiés avec la France et l’Europe. Roch Wamytan un indépendantiste élu UC-FLNKS ne l’exclut pas.
Dans ce vaste océan Pacifique sous l’oeil du géant chinois, de l’ami australien, de la puissante Amérique le petit pays kanak devra manoeuvrer avec finesse pour gagner son indépendance réelle.
form-idea.com Marseille, le 18 octobre 2020.
Note de l’auteur
(1) L’aire urbaine de Nouméa compte 182 341 habitants – recensement 2019 – sur une population totale du territoire de 284 000 habitants . Les Européens représentent dans cette partie de l’île 43,2% de la population, les Kanaks 23,8%, les 30% restant se partagent entre les Wallisiens, les métis et ceux qui ne déclarent pas d’appartenance ethnique. Le vote « oui » recueille à Nouméa – province Sud – 29,14% (contre 25,88% en 2018). Dans les provinces du Nord, majoritairement kanak le vote pour le oui se rapproche ou dépasse les 80%.
Pour ce référendum, les Kanaks étaient inscrits automatiquement sur les listes électorales, pour les non Kanaks des listes électorales spéciales ont été constituées avec des critères de résidence très stricts. Notamment pouvoir justifier d’une durée de 20 ans de domicile continu en Nouvelle-Calédonie au plus tard en 2014 soit depuis 1994 . Le vote des non Kanaks sur l’ensemble du territoire a été de 53,3% pour le non et 46,7% pour le oui.
Photo en couverture: îlot Porc-Épic, Nouvelle Calédonie | © Caroline Gouesnou





