Les passages préférés – Marcel Proust – À la recherche du temps perdu
C’était la quatrième fois que je me plongeais dans la recherche du temps perdu. Pas sûre d’une cinquième fois, j’ai voulu écrire les passages qui m’intéressaient. Toute la vie, tout le genre humain y sont présents : le sérieux, le tragique, la satire, le comique, la poésie, la peinture, la musique. C’est un enchantement.
Ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme était à ce moment-là la rotondité de la mer, des raisins transparents suspendus au bois desséché comme une claire journée d’automne, des poires d’un outremer céleste.
Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux des martinets et des hirondelles n’avait pas monté comme un jet d’eau, comme un feu d’artifice de la vie, unissant l’intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux.
Ainsi, plus tard à Venise, bien après le coucher de soleil, quand il semble qu’il fasse tout-à-fait nuit, j’ai vu, grâce à l’écho invisible pourtant d’une dernière note de lumière indéfiniment ténue sur les canaux comme par l’effet de quelque pédale, optique, les reflets, des palais déroulés comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris crépusculaire des eaux.
Au-dessus des peupliers tremblants qui rappellent sans fin les mystères du soir plus qu’ils n’y répondent, un nuage rose met une dernière couleur de vie dans le ciel apaisé… et après que les géraniums ont inutilement, en intensifiant l’éclairage de leurs couleurs, lutté contre le crépuscule assombri, une brume vient envelopper l’île qui s’endort.
Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie, ils zébrèrent tout l’horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l’averse qui tombait ; c’était une journée de printemps.
L’existence n’a guère d’intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident devient un ressort romanesque.
Le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un instant.
Les images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites, aussi insaisissables, que celles que l’imagination avait formées et la réalité détruites.
Car nous trouvons de tout dans notre mémoire, elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire et chimie, où on met au hasard la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux.
Une image offerte par la vie nous apportait en réalité à ce moment-là des sensations multiples et différentes. La vue, par exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les caractères de son titre les rayons de lune d’une lointaine nuit d’été. Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée qui semblait du lait durci, quand la journée était encore intacte et pleine, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour. Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.
Ainsi, rien ne ressemblait plus qu’une belle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que j’avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers de Martinville, certains arbres d’une route à Bolbec ou plus simplement au début de cet ouvrage, une certaine tasse de thé.
Par le bruit de la pluie m’était rendue l’odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil sur le balcon, les pigeons des Champs Élysées ; par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pâques.
Mais nous nous représentons l’avenir comme un reflet d’un présent projeté dans un espace vide, tandis qu’il est le résultat souvent tout prochain des causes qui nous échappent pour la plupart.
On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses.
Il peut arriver qu’on ne découvre son erreur que pour lui substituer non pas la vérité mais une autre erreur.
On croit que selon son désir on changera autour de soi les choses, on le croit parce-que, hors de là, on ne voit aucune solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus souvent et qui est favorable aussi ; nous n’arrivons pas à changer les choses, selon notre désir, mais peu à peu notre désir change la situation que nous espérions changer parce qu’elle nous était insupportable nous devient indifférent.
…car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres.
Il vivait dans le monde des à peu près, où l’on salue dans le vide, où l’on juge dans le faux. L’incertitude, l’incompétence n’y déminuent pas l’assurance, au contraire.
Et le soir, il ne dînait pas à l’hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre s’écrasaient au vitrage pour apercevoir lentement balancée dans les remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres gens que celle des poissons et de mollusques étrangers.
Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu’ils n’avaient pas d’autre occasion de voir de près.
Hélas, le vulgaire hanneton auquel on me présenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde désinvolture qu’il croyait élégante, était aussi indépendant de son nom que d’une œuvre d’art qu’il eût possédée, sans porter sur soi aucun reflet d’elle, sans peut-être l’avoir jamais regardée (portrait du prince d’Agrigente)
Les Courvoisier, mieux que les Guermantes, maintenaient d’ailleurs en un sens l’intégrité de la noblesse à la fois grâce à l’étroitesse de leur esprit et à la méchanceté de leur cœur.
Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré.
Madame Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait fini par obtenir de Cottard une ordonnance qui lui permit de s’en faire dans certain restaurant dont nous avons parlé… Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait, et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant la bouche pleine ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené là probablement par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.
On ne change pas, on fait entrer dans le sentiment qu’on rapporte à un être bien des éléments assoupis qu’il réveille mais qui lui sont étrangers.
Et on amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude parce-que dans une séparation c’est celui qui n’aime pas d’amour qui dit les choses tendres, l’amour ne s’exprimant directement… mais c’est aussi cette impossibilité de vivre ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrance, préférée par nous à celle de la séparation mais qui finira malgré nous par nous séparer.
Cette idée de la mort s’installa définitivement en moi comme fait un amour. Non que j’aimasse la mort, je la détestais. Mais après y avoir songé sans doute de temps en temps comme à une femme qu’on n’aime pas encore, maintenant sa pensée adhérait à la plus profonde couche de mon cerveau si complètement que je ne pouvais m’occuper d’une chose sans que cette chose traversât d’abord l’idée de la mort, et même si je m’occupais de rien et restais dans un repos complet, l’idée de la mort me tenait une compagnie aussi incessante que l’idée du moi.
Une page symphonique de Vinteuil, connue déjà au piano et qu’on entendait à l’orchestre, comme un rayon de jour d’été que le prisme de la fenêtre décompose avant son entrée dans une salle à manger obscure, dévoilait comme un trésor insoupçonné et multicolore toutes les pierreries des Mille et une nuit.
…à plusieurs reprises une phrase, telle ou telle de la sonate, revenait, mais chaque fois changée, sur un rythme, un accompagnement différent, la même et pourtant autre, comme reviennent les choses dans la vie… Puis cette phrase se défit, se transforma, comme faisait la petite phrase de la sonate et devint le mystérieux appel du début. Une phrase d’un caractère douloureux s’opposa à lui, mais si profonde, si vague, si interne, si viscérale qu’on ne savait pas, à chacune de ses reprises, si c’était celles d’un thème ou d’une névralgie.
Quarto Gallimard, 2000 pages
Texte intégral sous la direction de Jean Yves Tadie, 1999.
À déguster dans le silence et en sirotant un “petit thé”.
Sylviane Demichel