Auteur : Rinaldo Tomaselli
DE CEYLAN À CAMBRIDGE
Toutes les époques ont eu leur lot de gens exceptionnels avec de formidables idées, une intelligence au-dessus de la moyenne et des capacités d’adaptation hors du commun.
Généralement en avance sur leur temps et vues comme des intrus, ces personnes se sont frayées un chemin au milieu de la masse et des États qui n’étaient pas prêts à accepter leur conception des choses. Quand des gouvernements les mettaient au banc de la société parce qu’ils n’étaient pas dans les cases, la plupart du temps ils se vengeaient en se servant de leurs dons. C’est ce que firent les Philby, père et fils à l’égard de la bonne société anglaise.
Harry St John Bridger Philby, dit Jack Philby était né le 3 avril 1885 à Badulla, une ville au centre du Sri Lanka, à 230 kilomètres de Colombo, la capitale. Fils d’un planteur de thé, il eut une très bonne éducation en Angleterre, à Westminster d’abord, puis à Cambridge où il étudia les langues orientales. C’est là qu’il devint ami avec Jawaharla Nehru qui fut plus tard un célèbre indépendantiste indien. Il apprit l’ourdou, le baloutche, le pendjabi, le persan et l’arabe.
DE LAHORE AU PROCHE-ORIENT
Ses connaissances des langues vont l’amener à Lahore en 1908, où il sera dans la fonction publique pour le gouvernement colonial britannique. Il se maria en 1910 avec Dora Johnston qui lui donnera quatre enfants, dont un garçon, Harry Adrian Russell dit Kim, le 1er janvier 1912 à Ambala dans la province indienne du Pendjab.
L’administration britannique finit par ne plus fermer les yeux sur les frasques sexuelles de Philby et le congédia. En 1915, il fut recruté par les services secrets britanniques comme agent à Bagdad. Officiellement il était responsable des finances dans l’administration britannique, mais sa mission était d’encourager la révolte des Arabes contre le pouvoir ottoman tout en préservant les intérêts de la Grande-Bretagne qui avait déjà investi massivement dans les champs pétrolifères de Bassorah. La politique anglaise était de favoriser le chérif de La Mecque, Hussein bin Ali, mais Philby préféra le chef des Wahhabites, Ibn Saud.
Fervent antisioniste, il travailla pour la cause arabe lorsqu’il fut nommé chef des services secrets en Palestine sous mandat britannique en 1921, en collaboration avec Thomas Edward Lawrence (le fameux Lawrence d’Arabie). Leur mission était de favoriser la famille Ibn Saud pour l’unification de la péninsule arabique, tout en protégeant les voies de navigation pour les Britanniques entre le canal de Suez, Aden et Bombay.
En 1924, Philby fut contraint de démissionner après avoir comploté avec Ibn Saud contre l’immigration juive en Palestine. Il se lança alors dans le négoce à Djeddah et devient le conseiller personnel d’Ibn Saud dans la politique à suivre face à la Grande-Bretagne. En 1930 il se convertit à l’islam et prit le nom de Sheikh Abdullah.


Dès 1932, Philby négocia avec les compagnies pétrolières américaines pour le compte des Saoudiens, minant ainsi les intérêts britanniques dans la péninsule arabique. Les accords commerciaux avec les Américains seront suivis d’une alliance politique durable entre États-Unis et la dynastie Saud. En 1937, Philby organisa la livraison de pétrole saoudien à l’Allemagne nazie via l’Espagne où il avait trouvé pour son fils Kim, un poste de correspondant pour le journal Times.
EXIL À BEYROUTH
Après la mort d’Ibn Saud en 1953, Philby critiqua ouvertement son successeur, ce qui lui valut un exile au Liban où il vécut un moment avec son fils Kim quand celui-ci était espion pour le MI6 (services secrets britanniques) à Beyrouth. Sa mission était notamment d’espionner son père. En 1955, Jack Philby retourna vivre à Riyad. Lors d’une visite à son fils à Beyrouth en 1960, il mourut d’un arrêt cardiaque et fut enterré dans un cimetière musulman de la capitale libanaise.
Jack Philby ne pardonna jamais à l’administration britannique d’avoir mis un terme à sa carrière dans la fonction publique. Lorsqu’il avait été recruté par le MI6, Philby se vengea en trahissant la politique britannique au Proche-Orient tout en s’opposant à la création d’un foyer juif en Palestine et en divulguant des informations secrètes à Ibn Saud. Il favorisera des partenariats économiques avec les États-Unis contre les intérêts britanniques. En Angleterre, beaucoup se souviennent de lui comme un traître et aussi d’un fervent antisioniste.
BIOGRAPHIE DE KIM PHILBY (fils de Jack Philby – photo couverture)
DE CAMBRIDGE À SÉVILLE
Kim Philby avait bien suivi les traces de son père, à commencer par son éducation à Westminster School, puis à l’université de Cambridge où il fut diplômé en économie et en histoire en 1933, année où il se rendit à Paris pour s’engager à la Fédération mondiale pour le secours des victimes du fascisme allemand. L’année suivante, il épousa Litzi Friedmann, une communiste autrichienne. Sans travail, Kim se fit recruter par un agent soviétique grâce à Litzi. Il apprit le russe à l’Ecole des langues slaves et écrivit des articles pour plusieurs journaux, mais très vite le couple se sépara et Litzi s’établit à Paris.
Au début de 1937, Philby se rendit à Séville alors que l’Espagne était en pleine guerre civile. Il se fit engager comme correspondant de guerre par le Times et rédigea des rapports depuis le côté franquiste, tout en donnant simultanément des renseignements aux Britanniques et aux Soviétiques. La même année il fit la connaissance de Frances Doble ex-Lady Lindsay-Hogg, une actrice canadienne divorcée d’un baron anglais. La liaison dura jusqu’en 1939, puis Philby rentra en Angleterre où il emménagea à Londres avec sa nouvelle conquête, Aileen Furse. Leurs trois premiers enfants naquirent pendant la guerre, entre 1941 et 1944, mais le divorce avec Litzi Friedmann ne fut prononcé qu’en 1946, juste avant la naissance du quatrième enfant. Ils eurent encore un autre enfant en 1950.
AGENT DOUBLE
Pendant toute la guerre, Philby fut un agent double renseignant à la fois l’Union Soviétique et la Grande-Bretagne. En 1941 il devint responsable de la section no V des services secrets britanniques (MI6), ce qui impliquait des opérations secrètes en Espagne et au Portugal, à Gibraltar et à Tanger. Ses responsabilités s’accrurent en 1943, pour s’étendre à toute l’Afrique du Nord et à l’Italie.
Hilby risqua souvent de se faire griller par les Britanniques et notamment en 1944 quand Konstantin Volkov, vice-consul d’Union Soviétique à Istanbul, envoya une lettre à son homologue britannique Chantry Hamilton Page, demandant une entrevue en urgence. Page ne prit pas au sérieux la missive et n’y répondit pas, toutefois, quelques jours plus tard, le 4 septembre 1944, le vice-consul soviétique et sa femme Zoya se présentèrent au palais d’Angleterre à Péra, au cœur des quartiers latins d’Istanbul.
Volkov ne parlait par l’anglais et Page ne parlait pas le russe. Il fallut donc un traducteur pour savoir que Volkov désirait faire défection. Il demandait l’asile politique et une installation avec sa femme dans la colonie anglaise de Chypre, avec une somme de 27.000 livres anglaises. En contrepartie, il offrait à la Grande-Bretagne le nom de trois agents britanniques travaillant pour le compte des Soviétiques. Deux étaient au ministère des Affaires étrangères (Foreign Office) et l’autre était le chef d’une section du contre-espionnage (British Intelligence Service) à Londres. En outre, il était prêt à livrer une liste de 314 agents soviétiques travaillant en Turquie et de 250 autres travaillant en Grande-Bretagne. Volkov exigeait une réponse dans les trois semaines tout en précisant que les téléphones et le câble étaient sous surveillance des Soviétique qui étaient aussi au courant des codes utilisés par les Britanniques.
Il fallut donc avertir Londres par courrier diplomatique et le MI6 régla la question en confiant à Kim Philby le soin d’aller lui-même s’occuper du transfert à Chypre du vice-consul russe depuis le consulat britannique d’Istanbul.
Philby arriva 21 jours plus tard à Istanbul. Il avait pris le temps d’avertir les Soviétiques sur les intentions de Volkov et de sa femme qui étaient entre-temps retournés au palais de Russie (consulat soviétique), et que personne ne revit plus jamais.
CHEF DES SERVICES SECRETS BRITANNIQUES À ISTANBUL
En février 1947, Philby retourna à Istanbul où il fut nommé chef des services secrets britanniques pour la Turquie, qui était alors un nid d’espions entre l’Est et l’Ouest. Il s’installa avec sa femme Aileen et ses cinq enfants au palais d’Angleterre à Péra (Pera House). Officiellement, il était le premier secrétaire du consulat britannique, mais en réalité il exerçait la surveillance des agents britanniques et des services de sécurité turcs. Pratiquement toutes les missions dont Philby s’est occupé lorsqu’il était à Istanbul, ont échoué, notamment l’envoi d’espions en Arménie soviétique en passant par la Géorgie et des commandos partisans de l’ex-roi Zog dans les montagnes du sud de l’Albanie.
Aileen Philby avait des troubles psychologiques depuis son enfance. Lorsqu’elle était à Istanbul, elle s’automutilait fréquemment et tombait dans de profondes dépressions tout en sombrant dans l’alcoolisme. En 1948, lors d’une intoxication alcoolique, elle s’injecta de l’insuline en forte quantité, ce qui entraîna son hospitalisation. Elle fut envoyée dans une clinique en Suisse. A son retour en fin d’année, elle fut accidentellement brûlée avec un poêle à charbon et dut repartir en Suisse.
LES SOUPÇONS À WASHINGTON
La famille Philby arriva à Washington en septembre 1949 où Kim devint officiellement premier secrétaire d’ambassade. Officieusement, il était le représentant principal des services du renseignement britannique aux États-Unis. Il supervisait les communications classées « ultrasecrètes » entre Washington et Londres, ce qui lui permettait de transmettre à Moscou des informations capitales. Toutefois, à la suite d’une erreur d’un agent soviétique, des messages furent interceptés et plusieurs taupes tombèrent en 1951. Des agents doubles firent défection, dont des proches de Philby, ce qui mena à des suspicions sur ce dernier. Interrogé plusieurs fois par la CIA à Washington et par le MI6 à Londres, Philby finit par démissionner en juillet 1951. Il fut ne fut totalement blanchi qu’en 1955 par Foreign Office.
JOURNALISTE AU LIBAN POUR THE ECONOMIST ET THE OBSERVER
Entre 1952 et 1955, Philby reprit son travail de journaliste et avait cessé de travailler pour les services secrets soviétiques, puisqu’il n’avait plus d’information à communiquer. En août 1956, il s’installa dans la maison de son père à Ajaltoun, non loin de Jounieh au Liban. Il était correspondant pour le Proche-Orient des journaux « The Economist » et « The Observer », ce qui lui servait de couverture pour reprendre du service pour les renseignements britanniques, alors qu’il commençait une nouvelle liaison avec Eleanor Brewer, une Américaine.
Sa femme Aileen fut découverte morte le 12 décembre 1957 dans leur maison de Crowborough en Angleterre. Des rumeurs circulèrent qu’elle en savait trop, mais le médecin-légiste conclut à une insuffisance cardiaque due à une infection respiratoire grippale. L’alcool et les médicaments ont certainement accéléré sa mort.
Kim Philby se remaria une année plus tard avec Eleanor Brewer à Londres, puis le couple s’établit à Beyrouth. Dès 1960, son travail de journaliste amena Kim Philby dans tout le Proche-Orient. Ainsi il voyagea en Arabie Saoudite, en Jordanie, au Koweït, au Yémen et en Egypte, tout en poursuivant ses activités pour le MI6.
En 1961, Ivan Klimov est nommé attaché à l’ambassade soviétique d’Helsinki. Le 15 décembre il prend le train en compagnie de sa femme et de sa fille pour Tornio, dans le nord de la Finlande. Le village est sur la frontière et n’est séparé d’Haparanta en Suède, que par la rivière Torne. La famille réussit à s’exfiltrer avec l’aide de la CIA qui fait passer les Klimov à Stockholm avant de les emmener aux États-Unis.
Un agent des services secrets soviétiques vient de faire défection. En fait, il s’agit d’Anatoli Golitsyne qui sous couverture, était un responsable de la planification stratégique du KGB à Helsinki. Ses révélations permettront de démasquer plusieurs taupes au service de Moscou en Angleterre et en France et engendra un véritable vent de panique dans tout le réseau soviétique d’espionnage.
Philby ne fut pas clairement identifié comme agent soviétique, mais les soupçons de trahison devenaient suffisamment pesants pour que les services secrets britanniques l’interrogent. Pour ce faire, le meilleur ami de Philby, Nicholas Elliott, fut envoyé à Beyrouth. Une première rencontre eut lieu à mi-janvier. En quelques jours, Philby avoua partiellement, mais le 23 janvier il disparut.
Sa défection ne fit pas les grands titres en Grande-Bretagne. Peut-être valait-il mieux que la discrétion reste de mise afin de préserver certains intérêts. L’ambassadeur britannique à Beyrouth écrivait même au Foreign Office, qu’il supposait que Philby s’était absenté pour un séjour romantique. Le journal « The Observer » ne s’aperçut de son absence que six semaines plus tard.
Le 1er juillet 1963, les autorités soviétiques confirmaient officiellement la présence de Philby à Moscou et le 30, elles annonçaient lui avoir accordé l’asile politique et la citoyenneté soviétique. Sa femme Eleanor le rejoignit en 1964, mais entre-temps il avait commencé une liaison avec Melinda Maclean, l’épouse d’un autre agent double anglais. Le divorce des Philby fut prononcé en 1965 et Eleanor quitta définitivement Moscou. Trois ans plus tard, la belle Melinda retourna chez son mari et Kim Philby resta seul jusqu’en 1971 où il épousa Rufina Ivanovna Pukhova. Il avait 59 ans et elle 39.
Philby était placé en résidence surveillée et sombra durablement dans l’alcool. Le chef du KGB lui fit suivre une cure de désintoxication, mais il ne réintégra jamais les services secrets soviétiques.
En 1981, il donna une conférence devant les agents de la Stasi et le personnel du ministère de la Sécurité d’Etat de la RDA, à Berlin. Il déclarait que ses activités d’agent double n’avaient pas été découvertes parce que le système des classes en Grande-Bretagne, ne permettait pas aux gens de la haute société d’accepter qu’un homme de leur milieu puisse être un traître.
Harold Adrian Russell dit Kim Philby vécut à Moscou en compagnie de sa quatrième épouse jusqu’à sa mort en 1988. Il eut droit à des funérailles nationales.

