LES PHUSIRIS
DES MUSICIENNES BOLIVIENNES QUI BOULEVERSENT LES CODES SOCIAUX
Femmes voulant être maîtres de leur propre son
Fatiguées d’être représentées, elles veulent être des musiciennes qui créent leurs partitions.
Partout dans le monde, des femmes luttent pour changer les choses et des voix commencent à se faire entendre. Les femmes PHUSIRIS, sans discours ni théorisations font de la musique une aire de liberté et de création, un espace de transmission et un lieu d’expression culturelle. Leur présence donne un second souffle à la signification de leur culture par une redécouverte du passé et par une remise à jour de l’identité ancestrale andine.
Les groupes de Phusiris que nous connaissons aujourd’hui ont vu le jour dans les années 90. Il faut dire que l’enseignement de la musique à l’école a permis aux femmes d’acquérir une certaine liberté pour décider comment, quand et quels instruments jouer, sans être intimidées ni interpellées. L’école leur a donné sécurité et confiance pour construire leur identité musicale.
« Souffler » dans le mythe et la tradition aymara
Les catégorisations et les rôles sont construits socialement. La culture andine aymara-quechua est particulièrement marquée par le mythe et la tradition. Selon Gerardo Fernández (1995), l’action de « souffler » définit les rôles des genres. Cet auteur indique les fondements culturels pour lesquels les femmes ne doivent pas souffler à l’extérieur. Se référant au verbe aymara «phusaña» qui signifie littéralement “souffler » ou « tirer avec violence de la bouche », il précise qu’en jouant des instruments à vent, les hommes expirent un souffle dans l’environnement qui s’affronte aux forces du vent susceptibles de causer des dommages.
L’impact patriarcal de la colonisation
Il est prouvé qu’avant la colonisation, le rôle des femmes n’était pas restreint au travail domestique ni à l’espace familial. Elles participaient, comme les hommes à d’importants événements.
Le processus de colonisation mené par l’Église catholique, en particulier dans sa lutte contre l’idolâtrie, a été déterminant dans les changements sociaux de ce pays. Ceci est surtout vrai pour les femmes prêtresses qui ont subi des interdictions, des persécutions et l’abolition des postes qu’elles occupaient à l’époque précolombienne.
De plus, la Colonie a hérité des Européens le système patriarcal romain qui a affecté les femmes dans leur intégralité. Désormais leurs tâches étaient reléguées à la sphère familiale, aux soins à domicile. En outre, elles étaient privées du droit à l’instruction, et plus encore si elles étaient indigènes. La modernité, la vie urbaine et l’éducation scolaire permettraient aux citadines de changer certains aspects de leur condition.
« Soyez une femme aymara-quechua et soufflez des instruments ancestraux andins où vous voulez »
Femmes Phusiris aujourd’hui
L’arrivée des femmes dans un domaine autrefois réservé aux hommes a conduit à une construction d’expressions culturelles arawimanta (‘peuple qui fait de l’art’), à la suite de laquelle a été fondée l’association Kalahumana, le 5 novembre 1992, dont le nom est en l’honneur de la mère indigène du président Andrés de Santa Cruz Kalahumana. Le travail des groupes qui la composent est devenu visible dans des espaces tels que les théâtres et les festivals, provoquant toujours l’étonnement du public à la vue de femmes jouant des instruments à vent.
L’interprétation de la musique d’origine ancestrale est de revenir aux racines, à l’origine de la famille Aymara-Quechua. On y maintient oralement la « mémoire savante » qui constitue un lien culturel profond et actuel. On l’écoute, on la regarde et on la pratique. La culture et la musique sont les moyens de rendre l’identité visible et active dans le contexte urbain.
[1] Les Pacéens sont les habitants de La Paz.
Texte traduit de l’espagnol par Pierre Scordia.


