L'Eurovision s'invite dans le conflit russo-ukrainien
CHRONIQUE D'UNE RÉVOLUTION : UKRAINE 2013-2017
Victoire de Jamala | Eurovision 2017
La victoire de la chanteuse ukrainienne Jamala à l’Eurovision 2017, grâce à sa bouleversante chanson 1944, ravive avec force l’attention médiatique autour du destin tragique des Tatars de Crimée. Cette performance, aussi artistique que politique, remet en lumière un épisode douloureux de l’histoire, celui de la déportation de près de 200 000 Tatars ordonnée par Staline, ainsi que les persécutions dont cette communauté continue aujourd’hui d’être la cible.
Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, les autorités d’occupation appliquent dans la péninsule les mêmes méthodes de répression et d’intimidation que celles tristement observées dans le Caucase du Nord. Arrestations arbitraires, disparitions inexpliquées, actes de torture, assassinats ciblés : les violations des droits fondamentaux se multiplient dans un climat de peur et d’oppression. Le Mejlis, instance représentative des Tatars, a été dissous par décision des autorités russes, illustrant la volonté de Moscou d’étouffer toute forme de contestation.
Face à cette répression, certains analystes parlent désormais de « déportation hybride », en écho à la notion de guerre hybride, concept forgé pour qualifier l’offensive insidieuse menée par Vladimir Poutine dans l’Est de l’Ukraine. Pour échapper à cette atmosphère de persécution, environ 15 000 Tatars ont fui la Crimée pour se réfugier en Ukraine continentale.
Le Kremlin, quant à lui, ne se prive pas d’instrumentaliser le prétexte sécuritaire. Il accuse certains Tatars de collusion avec des organisations islamistes radicales, notamment le Hizb ut-Tahrir, mouvement panislamique interdit en Russie depuis 2004 mais toujours légal en Ukraine. Bien qu’une petite minorité de Tatars, regroupée au sein du mouvement Kyrym, ait choisi de collaborer avec les autorités russes, la grande majorité de la communauté continue de percevoir Moscou comme une puissance occupante. Malgré les épreuves, l’espoir d’un retour de la Crimée dans le giron ukrainien demeure profondément ancré dans leurs esprits.
Jamala | « 1944 »
Crise diplomatique
Un an après la victoire de Jamala, The Economist consacre un article aux répercussions géopolitiques de l’Eurovision et aux tensions persistantes entre Moscou et Kiev. Cette fois, la controverse éclate après que les autorités ukrainiennes ont interdit l’entrée sur leur territoire à la candidate russe, une artiste atteinte d’un handicap physique. Les responsables ukrainiens s’appuient sur la législation en vigueur, qui proscrit l’accès à toute personne ayant publiquement cautionné l’annexion illégale de la Crimée par la Russie.
Cette décision, sans surprise, alimente la machine de propagande du Kremlin. Les médias russes s’empressent de présenter l’Ukraine comme un État autoritaire et cruel, prêt à priver une artiste handicapée du droit de se produire à Kiev, au mépris de l’esprit d’unité et de tolérance censé prévaloir lors de l’Eurovision. Pour The Economist, cette version caricaturale des faits se révèle bien plus facile à faire circuler auprès du grand public que la réalité plus complexe : les Ukrainiens refusent tout simplement de voir leur nation démembrée par un voisin plus puissant et résolu à remettre en cause leur souveraineté.
Dans le même temps, cette petite tempête diplomatique n’est pas sans arranger les affaires du gouvernement ukrainien. Elle lui offre une diversion bienvenue, détournant temporairement l’attention de l’opinion publique et des observateurs internationaux des désillusions, des lenteurs et des promesses non tenues qui ont jalonné les lendemains incertains de la Révolution.
FΩRMIdea Paris, le 29 juillet 2017
Exclusion de la Russie à Kiev | Eurovision 2017
CRONIQUE D’UNE RÉVOLUTION
FΩRMIdea News – facebook
