Dérapages, recompositions et dynamiques de la Révolution ukrainienne

Chronique d’une révolution : Ukraine 2013-2017

Couverture médiatique en France et en Grande-Bretagne

La révolution ukrainienne amorcée en 2013, souvent désignée sous le terme d’Euromaidan, constitue un moment de rupture majeur dans l’histoire contemporaine du pays. Au-delà de la contestation populaire initiale, cette séquence politique s’est accompagnée d’une recomposition profonde des représentations identitaires et des rapports de pouvoir, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Les réactions médiatiques en France et au Royaume-Uni illustrent les débats suscités par ces évolutions, notamment autour des lois mémorielles, des restrictions numériques, de la question identitaire et de la corruption systémique.

1. Les lois mémorielles : un outil de légitimation contesté

En France, les débats autour des lois mémorielles adoptées en Ukraine suscitent un vif intérêt, souvent teinté de réprobation. Nombreux sont ceux qui dénoncent le fait que ces textes législatifs placent sur un pied d’égalité le nazisme et le bolchevisme, sans nuance ni contextualisation historique.

Dans Causeur, sous la plume acérée d’André Markowicz, l’Ukraine est dépeinte avec une ironie amère comme un État en voie de démocratisation, tourné vers l’Occident et résolument anti-russe, mais où toute remise en question de la nouvelle « vérité historique » — perçue par certains comme falsifiée — est passible de poursuites pénales. L’auteur s’insurge contre l’amalgame entre l’Union soviétique et l’Allemagne nazie, rappelant que, selon lui, il n’y eut pas de Treblinka sous Staline. Certes, concède-t-il, le Holodomor a bien eu lieu ; toutefois, il refuse d’y voir un génocide dirigé contre le peuple ukrainien, le présentant plutôt comme une répression brutale d’une révolte paysanne opposée à la collectivisation.

Toujours selon Causeur, ces lois mémorielles serviraient avant tout à détourner l’attention de la profonde crise économique et de la misère sociale qui frappent le pays, conséquences, affirme-t-on, des exigences imposées par Angela Merkel et les institutions européennes. Il s’agirait donc de désigner un ennemi commode, figure de l’agresseur extérieur, pour fédérer la population autour d’une cause nationale. En filigrane, Causeur souligne ainsi, non sans provocation, que cette stratégie n’est autre que celle déployée avec brio par Vladimir Poutine lui-même, le nationaliste russe par excellence.

2. Les critiques de Mediapart et l’historiographie de l’Ouest ukrainien

À l’opposé idéologique de Causeur, le site Mediapart  se montre lui aussi très critique à l’égard de ces nouvelles lois mémorielles, quoique pour des raisons sensiblement différentes. Symbole de cette relecture controversée de l’histoire, la ville d’Odessa est souvent citée, notamment depuis que la statue de Lénine, figure emblématique de l’ère soviétique, a été remplacée par une effigie de Dark Vador, transformant le paysage urbain en une scène de satire politique.

Selon Mediapart, l’historiographie qui s’impose progressivement à Kiev puise ses racines dans celle développée depuis des décennies dans l’ouest du pays. Cette dernière se caractérise par une assimilation sans nuance des crimes du régime nazi et de ceux du régime soviétique, plaçant ces deux totalitarismes sur le même plan moral et historique. Ce glissement mémoriel n’est d’ailleurs pas sans rappeler le processus engagé par les pays d’Europe centrale dans les années 1990, où la quête de souveraineté nationale s’est souvent accompagnée d’une réécriture de l’histoire à l’aune des luttes passées contre Moscou.

Dans ce contexte, les Ukrainiens nostalgiques de l’Union soviétique, ceux et celles pour qui cette période représente les « meilleures années de leur vie », apparaissent désormais comme une minorité marginalisée, essentiellement composée de retraités et de générations vieillissantes.

Pour les journalistes Laurent Geslin et Sébastien Gobert, ce tournant idéologique s’inscrit également dans un contexte géopolitique plus large. Ils estiment que Vladimir Poutine, par son offensive hybride dans le Donbass, a paradoxalement contribué à renforcer l’unité de l’État ukrainien et à précipiter l’ukrainisation de son récit historique. En somme, le Kremlin, en cherchant à diviser, aurait involontairement accéléré l’émancipation mémorielle et nationale de l’Ukraine.

On dit souvent que l’Ukraine a longtemps souffert d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’historiographie russe, perçue comme plus structurée, plus influente et mieux ancrée sur la scène internationale. Toutefois, l’Ukraine ne peut se soustraire aux lois élémentaires du développement historique et social, ni ignorer la « logique biologique » propre à la construction d’un récit national cohérent.

Dans un pays meurtri par une crise économique chronique, miné par une corruption endémique et gangrené par une élite politique prédatrice, les lois mémorielles apparaissent comme un levier commode. Faciles à instrumentaliser, elles permettent de fédérer la population autour d’un discours identitaire, en détournant temporairement l’attention des difficultés sociales et économiques. À défaut d’apporter des solutions concrètes aux maux du quotidien, ces lois offrent aux autorités un outil puissant de mobilisation symbolique, en réactivant les blessures du passé et en désignant des ennemis historiques consensuels.

Statue imposante de Lénine à Illitchivsk, près d’Odessa. La statue a été enlevée et la ville a été renommée Tchornomorsk (“Mer Noire”) dans le cadre des lois sur la décommunisation. Crédit Photo : Pierre Scordia

 

3. L’interdiction des réseaux sociaux russes

Outre les lois mémorielles, une autre mesure controversée prise par les autorités ukrainiennes a largement suscité la réprobation en Europe occidentale : l’interdiction des réseaux sociaux russes sur le territoire national. Du côté britannique, cette décision est perçue comme une atteinte directe à la liberté d’expression, davantage motivée par des considérations populistes que par des impératifs de sécurité nationale. Selon ces critiques, les plateformes russes telles que VKontakte ou Odnoklassniki ne représentent en réalité aucune menace sérieuse pour l’État ukrainien.

Bien au contraire, rappellent certains analystes britanniques, VKontakte s’est avéré être un canal précieux pour diffuser des images et des preuves accréditant la présence militaire russe en Ukraine, contournant ainsi la censure officielle de Moscou. Ces réseaux sociaux jouent également un rôle crucial en maintenant un minimum de dialogue entre les populations séparées par le conflit, facilitant les échanges humains de part et d’autre de la ligne de front.

Pour ces observateurs, il s’agit donc d’une mesure inefficace, relevant davantage d’une posture antirusse que d’une stratégie rationnelle. Elle permet au président ukrainien, dont la popularité s’effrite, de préparer le terrain pour sa campagne électorale de 2019, en agitant le spectre de l’ennemi extérieur.

En France, les réactions ne sont guère différentes. Courrier International s’est notamment fait l’écho d’un article publié dans Ekonomitchna Pravda, où l’on reconnaît certes la réalité de la propagande russe, mais où l’on exprime également une vive inquiétude face au glissement autoritaire que cette interdiction laisse entrevoir. Certains y voient les prémices d’une « cyberdictature » à l’ukrainienne, s’inspirant des pratiques liberticides en vigueur en Chine, en Corée du Nord ou encore en Russie même.

Néanmoins, dès les premières heures du conflit, certains médias occidentaux ont tenu à souligner les nuances du paysage médiatique ukrainien. La BBC, notamment, relève que, malgré un climat général d’hostilité envers la Russie, les journalistes ukrainiens se distinguent par une relative modération, surtout en comparaison avec leurs homologues russes. Les voix dissidentes, bien que minoritaires et parfois contestées, conservent en Ukraine un droit d’expression, preuve que le pluralisme n’y est pas encore totalement étouffé, malgré les tensions et les tentations autoritaires.
4. La corruption, frein au développement

La question de la corruption reste l’un des principaux freins au développement et à la crédibilité des institutions ukrainiennes. Dans un article publié le 25 mai 2017, le magazine britannique The Economist rappelle que l’Ukraine figure toujours parmi les États les plus corrompus issus de l’ex-Union soviétique. La fraude y est particulièrement endémique dans les secteurs liés à l’approvisionnement des ministères et des entreprises publiques, où les détournements de fonds et les pratiques clientélistes restent monnaie courante.

Toutefois, The Economist relève également quelques signes encourageants, en particulier au sein du ministère de la Santé. Dans un contexte de défiance généralisée, ce dernier a fait appel à une agence internationale — en l’occurrence britannique — pour prendre en charge les achats de médicaments, échappant ainsi en partie aux circuits traditionnels de corruption. Les résultats ont été significatifs : une réduction des coûts de 38 % par rapport à l’année précédente, malgré les nombreuses résistances internes et l’inertie de certains fonctionnaires.

Cet exemple isolé témoigne à la fois des marges de progrès possibles et des profondes résistances qui freinent encore les réformes structurelles dans le pays.

Avec la reprise des hostilités dans le Donbass, les perspectives de lutte contre la corruption en Ukraine semblent sérieusement compromises. Dans un contexte de guerre larvée et d’insécurité croissante, les priorités politiques se recentrent sur les enjeux militaires et sécuritaires, reléguant les réformes structurelles au second plan. Déjà, certains responsables politiques cherchent à discréditer le Centre d’action anti-corruption, principal organe chargé de traquer les dérives et les abus au sein de l’administration.

La situation sécuritaire intérieure reste d’autant plus préoccupante que les violences politiques et mafieuses continuent de frapper le pays. Le Figaro et Le Monde rapportent notamment les assassinats du journaliste Pavel Cheremet et de l’ancien député russe Denis Voronenkov à Kiev, des meurtres spectaculaires qui illustrent la persistance des réseaux criminels ukrainiens et russes dans la capitale, et plus largement dans les sphères du pouvoir.

Ces événements viennent rappeler que, malgré les efforts déployés et la volonté affichée de modernisation, l’Ukraine demeure un État fragile, gangrené par des structures mafieuses, où la frontière entre le crime organisé, la politique et les affaires reste encore floue.

5. Kiev, nouveau centre culturel et politique en Europe

Pour conclure sur une note plus optimiste, il convient de souligner la vitalité culturelle et sociale qui s’épanouit à Kyiv/Kiev, en dépit des tensions et des difficultés. Le 31 août 2016, le quotidien britannique The Guardian consacre un article intitulé Kiev’s new Revolution: young Ukrainians spur cultural revival amid the conflict, dans lequel il met en lumière le renouveau artistique et entrepreneurial qui anime la capitale ukrainienne. Selon le journal, Kiev s’est transformée en véritable bouillon de culture, où la créativité s’exprime librement et où les initiatives, qu’elles soient artistiques ou économiques, se multiplient.

Les jeunes Kiéviens n’ont plus peur, affirme The Guardian. Ils se sentent portés par un vent de liberté inédit depuis l’indépendance du pays. Cette conquête de l’espace public et intellectuel constitue, aux yeux de beaucoup, la plus grande victoire de l’après-Maïdan, bien plus durable et profonde que les avancées politiques fragiles.

De son côté, Libération souligne que Kiev est également devenue une sorte de refuge et de carrefour politique pour l’opposition russe. La ville accueille désormais de nombreux dissidents fuyant le régime de Vladimir Poutine et a même vu l’ouverture d’une Maison de la Russie Libre, symbole de cette nouvelle dynamique d’accueil et de solidarité avec les opposants au Kremlin.

Cependant, cette effervescence culturelle et cette ouverture politique s’accompagnent aussi d’une volonté croissante, chez de nombreux Ukrainiens, de rompre définitivement les liens historiques, culturels et économiques avec la Russie. Cette aspiration à une coupure radicale illustre l’ambivalence du moment : Kiev se rêve à la fois capitale d’une Ukraine tournée vers l’Europe et bastion d’une résistance face à l’influence russe.

***

La révolution ukrainienne, loin de se réduire aux événements de la place Maïdan, s’inscrit dans un processus plus large de recomposition identitaire, de tensions géopolitiques et de luttes institutionnelles. Si des signes de modernisation et d’ouverture existent, notamment à Kiev, l’Ukraine reste confrontée à des défis structurels majeurs, au premier rang desquels figurent la corruption, l’instabilité politique et les divisions mémorielles. La consolidation de l’État de droit et la construction d’une identité inclusive conditionneront l’avenir du pays dans son rapport à l’Europe et à la Russie.

FΩRMIdea Paris, le 2 août 2017

Chronique d’une révolution | Ukraine 2013-2017

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