12. Les Euroseptiques russophiles d'Occident

CHRONIQUE D’UNE RÉVOLUTION : UKRAINE 2013-17

Les médias français et britanniques ont, dans l’ensemble, largement relayé les événements dramatiques survenus en Ukraine. Certes, beaucoup sont tombés dans le piège subtil tendu par la propagande du Kremlin, consistant à confondre population russe et population russophone — une confusion savamment entretenue afin de dépeindre l’Ukraine comme un État fragile, tiraillé par des divisions internes et en quête d’une identité nationale. Malgré ce biais récurrent, la majorité des journaux britanniques et français ont globalement adopté un ton mesuré et relativement impartial.

L’Ukraine y apparaît principalement comme la victime d’une offensive russe visant à freiner l’expansion des valeurs occidentales et démocratiques sur les vestiges de l’ex-Union soviétique. Le mouvement Maïdan y est présenté à la fois comme une aspiration sincère à l’intégration européenne et comme un soulèvement populaire contre un système oligarchique profondément enraciné, ce qui alimente, chez certains observateurs, un scepticisme quant à la réelle volonté politique des leaders de l’opposition d’engager des réformes structurelles.

Les médias eurosceptiques, quant à eux, se sont longuement attardés sur la présence de groupuscules ultranationalistes originaires de l’ouest de l’Ukraine sur la place Maïdan, exploitant ce phénomène pour discréditer le mouvement dans son ensemble et justifier, en filigrane, la position du Kremlin.

La couverture médiatique a été particulièrement intense à l’occasion de cinq événements majeurs liés à la crise ukrainienne :

  1. Le refus du président Ianoukovitch de signer l’accord d’association économique avec l’Union européenne.
  2. Le massacre sur la place Maïdan et la chute du régime en février 2014.
  3. L’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014.
  4. La destruction du vol MH17 de la Malaysia Airlines en juillet 2014.
  5. La victoire de la chanteuse ukrainienne Jamala à l’Eurovision, porteuse d’un message politique voilé, en 2016.

Cependant, l’attention médiatique s’est progressivement détournée de l’Ukraine, reléguant le conflit du Donbass aux rubriques de faits divers ou aux brèves internationales. Cette perte de visibilité s’explique par la succession d’événements majeurs qui ont capté l’intérêt des rédactions et de l’opinion publique : le Brexit, le coup d’État avorté en Turquie, l’escalade du conflit en Syrie, l’élection inattendue de Donald Trump, l’incertitude pesant sur l’élection présidentielle française et, surtout, une forme de lassitude collective face à un conflit ukrainien perçu comme enlé.

Dans l’ensemble, les médias de gauche se sont montrés globalement plus bienveillants et compréhensifs à l’égard des aspirations ukrainiennes, qu’ils présentent volontiers comme l’expression légitime d’un peuple en quête de démocratie, de souveraineté et d’intégration européenne.

À l’inverse, une partie de la presse de droite, plus eurosceptique, conservatrice et critique à l’égard de l’islam, affiche une lecture plus nuancée, voire sceptique, du conflit ukrainien. Pour ces médias, l’Occident a commis l’erreur de sacrifier son partenariat stratégique avec la Russie, perçue comme un acteur indispensable dans la lutte contre le djihadisme et dans le maintien d’un équilibre face aux menaces venues du Moyen-Orient. Cette presse se montre par ailleurs favorable à la levée des sanctions économiques imposées à Moscou, qu’elle considère néfastes pour les intérêts économiques européens : qu’il s’agisse de la place financière londonienne, de l’agriculture française ou des contrats lucratifs de l’industrie de l’armement.

Parallèlement, la France abrite un réseau d’influence discret mais actif, souvent qualifié de “lobby pro-russe”. Celui-ci regroupe un éventail hétéroclite d’intellectuels, de personnalités médiatiques et de responsables politiques souverainistes, issus aussi bien de la gauche radicale que de la droite conservatrice. Tous partagent une certaine nostalgie, voire un romantisme assumé, autour des relations franco-russes, héritées notamment des liens historiques, culturels et diplomatiques entre Paris et Moscou.

Ce réseau transpartisan a fait l’objet de plusieurs enquêtes journalistiques. Le quotidien Le Parisien lui a notamment consacré un article révélateur intitulé : En France, les pro-russes se recrutent à gauche comme à droite, tandis que le site Atlantico publiait une analyse fouillée intitulée : Plongée dans la galaxie des pro-russes français. Ces enquêtes mettent en lumière des motivations variées : fascination pour la figure autoritaire de Vladimir Poutine, défense d’une vision souverainiste de l’Europe, rejet des valeurs libérales et progressistes incarnées par Bruxelles et Washington, ou encore simple opportunisme économique.

Malgré ce contexte, deux événements survenus en 2017 ont contribé à redonner espoir aux soutiens européens de l’Ukraine. D’une part, l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française a marqué un tournant diplomatique. Dès le début de son mandat, le nouveau chef de l’État s’est montré ferme à l’égard du Kremlin, dénonçant les ingérences russes dans la campagne présidentielle et réaffirmant son attachement à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. D’autre part, la perspective d’un échec du Brexit, renforcée par l’instabilité politique britannique, pourrait affaiblir les courants eurosceptiques favorables à un rapprochement avec Moscou et, indirectement, consolider le soutien européen à Kiev.

Reste que, sur la scène internationale comme dans l’opinion publique, la lassitude face à un conflit qui s’enlise et les préoccupations intérieures croissantes en Europe continuent de reléguer la question ukrainienne à l’arrière-plan de l’actualité.

FΩRMIdea, Paris, le 13 août 2017.

Les ennemis de l’alliance franco-russe, HuffPost.

CHRONIQUE D’UNE RÉVOLUTION

 

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August 16, 2017