Bir Başkadır ou les déchirements de la société turque
Le grand intérêt de Netflix est incontestablement la diversité culturelle car cette plateforme permet de regarder des séries des quatre coins de la planète, séries sans doute ignorées de nos médias traditionnels. Disponible depuis peu, le feuilleton turc Bir Başkadır (dont le titre a été traduit par Ethos dans certains pays) en huit épisodes est merveilleusement bien interprété ; s’y déroule la vie quotidienne de plusieurs stambouliotes aux origines diverses dont les destins sont plus ou moins liés.
La série commence avec l’histoire de Meryem, une belle et douce jeune femme voilée à la turque qui souffre d’évanouissements. Le médecin de l’hôpital qui l’a consultée lui conseille une psychiatre, Peri, une très belle femme, libérale mais distante. Plus on avance dans la thérapie, plus on s’aperçoit que Peri éprouve un ressentiment contre sa patiente voilée et pratiquante, prisonnière de nombreux tabous et qui refoule ses vrais sentiments. Sa patiente consulte régulièrement l’imam (appelé ‘hodja’, sage religieux) de son quartier. Elle en est même déprimée, se confie-t-elle à son amie psy, Gülbin, car selon elle, c’est l’avenir de pays qui est en jeu. Elle se sent de plus en plus marginalisée dans son propre pays. Le rêve d’Atatürk s’évanouit comme une fleur éphémère.
Les images et la lumière sont surprenantes dans cette série, car bien que l’histoire se déroule en 2019, l’éclairage est celui des années 60 ou 70, le tout avec un générique vintage ; peut-être s’agit-il ici d’une métaphore pour montrer le retard social de la Turquie[2], quoique… la Turquie des années 70 paraisse plus laïque que celle d’aujourd’hui.
Ce qui est intéressant dans la série Bir Başkadır, c’est le ton neutre. On ne juge pas, on ne prend pas parti, on ne condamne pas, on ne censure rien. Les images sont parfois crues. La nudité n’est pas taboue. Vous ne faites qu’observer et libre à chacun d’interpréter. On pourrait penser que le modèle social européen qui attire de nombreux turcs est source de solitude et même de dépression : le consumérisme sexuel pourrait en être une cause. Quant au conservatisme islamique, il peut guider le fidèle et lui venir en aide mais il réduit en même temps sa liberté d’expression et son épanouissement individuel, il emprisonne le citoyen dans des dogmes millénaires anachroniques. Toutefois, on évite les stéréotypes ; On ne rentre pas dans un monde manichéen.
Cette série est disponible sur Netflix France. Read in English
Photo couverture: Yasin (interprété par Fatih Artman)
Notes de l’auteur
[2] Souvenons-nous que pas si loin dans notre histoire, dans les années 60, l’Europe était conservatrice. Dans de nombreux pays occidentaux, l’avortement était illégal et condamné, mettant ainsi la vie des femmes en danger. L’homosexualité était interdite sous peine de poursuites pénales en Angleterre. Jusqu’en 1965, une femme en France ne pouvait faire un chèque bancaire ou disposer de son argent sans l’accord de son mari… Dans les campagnes en Grèce et en Italie, de nombreuses femmes se couvraient la tête. Enfin, les Suissesses n’ont obtenu le droit de vote aux élections fédérales qu’en 1973 (1934 pour leurs consœurs turques).
Bande annonce | V.O.
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