The Crown : une série détonante
Auteurs : Beverly Andrews & Pierre Scordia
La chute des monarchies
Quant à la Seconde Guerre mondiale, elle entraîna la chute des monarchies roumaine, italienne et serbe et elle porta un coup dur au système impérial japonais avec le tour de force américain qui fractura le lien entre l’État et le shintoïsme. Désormais, l’Empereur n’était plus un Dieu vivant. Il dut se contenter d’un rôle cérémonial à l’instar des Windsor. Le fait que la monarchie britannique soit constitutionnelle et limitée à un rôle symbolique l’a certainement préservée. Non seulement elle a survécu mais elle a réussi à redorer son blason auprès de la population, phénomène unique et exceptionnel. Dès lors, il n’est pas étonnant que la série « The Crown » produite par Netflix ait entraîné un tel engouement mondial. Ce feuilleton reste toutefois une fiction proche de la réalité et la saison 4 couvre les premières années les plus difficiles pour la Reine Elizabeth 1ere.
L’impact de l’Histoire sur la famille royale britannique
Le premier épisode de la saison 4 commence par une autre négligence, cette fois imputée aux forces de sécurité irlandaise, inattention qui permit l’assassinat spectaculaire de Lord Mountbatten par l’IRA, attentat qui marqua grandement les membres de la famille royale, en particulier l’héritier de la Couronne, le Prince Charles.
Un autre aspect intéressant de la série est le récit de la relation qu’entretenait la reine avec ses premiers ministres. Morgan imagine les conversations pendant les rencontres hebdomadaires à partir de témoignages contemporains. La première rencontre avec Winston Churchill fut quelque peu glaciale mais avec le temps, les deux dirigeants sont arrivés à parvenir à une entente et à un respect mutuel (saison 1). Contrairement à toute attente, le premier ministre travailliste, Harold Wilson, a noué avec la Reine une relation de confiance, de respect, voire d’amitié (saison 3).
L’arrivée des années 80
Il est intéressant de noter le portrait qu’on dépeint de ces deux femmes :
- Diana, fille d’un pair du royaume, enchante immédiatement la famille royale. Elle semble correspondre aux critères pour devenir l’épouse parfaite de l’héritier de la Couronne, même si on sait que Charles n’a pas tout à fait coupé les ponts avec son ancienne maîtresse, Camilla. Il semble néanmoins que le Prince de Galles soit prêt à mettre un terme à cette relation pour se consacrer à son mariage.
- Margaret Thatcher n’aurait pas été accueillie chaleureusement par les Windsor. Les rapports entre la cheffe du gouvernement et la cheffe d’état (la Reine) semblent très tendus. Il faut dire que Thatcher a des sentiments ambigus envers la famille royale. Bien qu’elle ait une déférence très marquée en présence des membres de la monarchie, elle éprouve une certaine aversion pour toute cette caste d’aristocrates privilégiés qui s’opposent à la modernisation du pays, aux réformes drastiques de l’état-providence.
Dans la série, on voit qu’au départ la Reine essaie de créer des liens entre femmes d’État, mais c’était mal connaître son Premier Ministre peu soucieuse des enjeux féminins. D’ailleurs, son cabinet était presque exclusivement masculin.
Commonwealth et Apartheid
Famille désunie
Les personnalités de Thatcher et de Diana
Gillian Anderson joue admirablement bien le rôle de Margaret Thatcher, une femme intraitable croyant au pouvoir rédempteur des marchés. Selon elle, seul le capitalisme brutal est capable de sortir son pays du marasme économique. Il est indéniable que le Royaume-Uni devient nettement plus riche grâce aux réformes entreprises mais celles-ci ont un coût humain énorme. Durant ses trois mandats, Thatcher a fait preuve d’un manque total d’empathie, sa politique économique a détruit des pans entiers de l’industrie britannique entraînant la suppression de dizaines de milliers d’emplois.
Un prêté pour un rendu, lorsque Maggie devient de plus en plus impopulaire et surtout quand elle commence à utiliser une logorrhée europhobe menaçant par conséquent les intérêts de la City, ses alliés politiques au sein de son propre cabinet ourdissent un complot et la force impitoyablement à démissionner. Maggie se retrouve complètement déstabilisée et perdue. Beaucoup de ses proches disent qu’elle ne s’en remettra jamais complètement.
Gillian Anderson dans le rôle de Margaret Thatcher
Emma Corrin rentre remarquablement dans la peau de la charmante Diana, une femme qui sans doute portait déjà des blessures profondes, notamment causées par le divorce précoce de ses parents ; des plaies qui se sont rouvertes par son entrée dans la famille royale. Corrin incarne la princesse d’une manière que personne d’autre n’a réussi auparavant. Quant à Josh O’connor, il dépeint un prince Charles sensible et perdu, écorné par le manque d’attention et d’affection de ses parents. On ressent une certaine compassion pour ce jeune homme jusqu’à ce qu’il se marie et devienne un époux ambigu, exécrable, incapable de renoncer à Camilla et surtout jaloux du succès croissant de sa femme auprès des foules et des médias.
Crise maritale
Trois décades plus tard, nous vivons toujours avec les conséquences de cette démystification, notamment avec le Prince Andrew. Les médias britanniques n’hésitent plus à reporter les demandes de plus en plus pressantes des autorités américaines désireuses d’interroger le prince Andrew sur ses liens avec Epstein accusé de pédophilie et de violences sexuelles. On a l’impression que la famille royale n’est plus hors d’atteinte comme autre fois. On retrouve le même phénomène avec la famille royale espagnole, beaucoup moins populaire et plus fragile notamment à cause de scandales financiers de Juan Carlos et de l’Infante Cristina.
Nombreux sont les royalistes en Angleterre qui accusent ce type d’émissions comme The Crown d’altérer l’image de la monarchie, mais dans le fond, nous pensons que le contenu des dialogues entre les acteurs correspondent à la réalité. Certes, des détails sont purement fictifs mais l’essentiel reste véridique.
On peut comprendre aujourd’hui l’attachement des peuples britanniques à Elizabeth II mais cette estime établie, voire inconditionnelle, sera-t-elle présente avec les nouvelles générations ? En regardant cette série, on pourrait comprendre les raisons qui ont poussé le prince Harry et sa femme Meghan Markel à prendre leurs distances avec ce milieu particulier en déménageant au Canada puis en Californie. On a appris récemment qu’en pleine nuit le jeune couple a fait emballer puis expédier le mobilier de leur manoir de Frogmore aux États-Unis et a fait remettre les clefs à leur cousine Béatrice, fille du prince Andrew. La rupture avec cette famille bien étouffante semble définitive.
[1] Elle semble totalement indifférente aux susceptibilités de sa fille Carole.
FORM-Idea london, le 26 décembre 2020.
Twitter: @pierre_scordia | @BeverlyAAdrews

