Auteur : Rinaldo Tomaselli
CONTEXTE : L’ÉPIRE ET SA POPULATION
L’Épire est une région montagneuse aux confins de la Grèce, de la Macédoine et de l’Albanie. La mer Ionienne délimite le territoire à l’Ouest.
A toutes les époques l’Épire a eu des envahisseurs qui ne venaient pas y chercher la richesse, mais une position stratégique permettant de contrôler le passage entre les Balkans et l’Italie, à l’entrée de la mer Adriatique. Ainsi, au cours des siècles, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Normands, les Catalans, les Slaves et les Ottomans avaient dévasté toute la région. Même au XXe siècle, ce sont des nations modernes qui se sont disputées à leur tour ces terres, annexant totalement ou partiellement le territoire et laissant des vallées dévastées après leur retrait. Ainsi Albanais et Grecs se sont affrontés, puis les Italiens, les Serbes, les Français et les Austro-hongrois.
Les Turcs
A la fin du XIXe siècle, toute la région appartenait encore à l’Empire ottoman et formait le vilayet (province) d’Ioannina. A l’image du reste de l’empire, la population n’était pas homogène et on y parlait une demi-douzaine de langues. Les Turcs avaient le pouvoir, mais restaient très minoritaires. Ils vivaient essentiellement dans les villes et les bourgs et étaient constitués de familles de fonctionnaires dont certaines étaient installées depuis plusieurs siècles. Une petite communauté turcophone était également présente dans le nord-est de l’Épire, près de la Macédoine : des nomades musulmans appelés « Yörük ». Ils partageaient les terres les plus arides de la province avec les Karakachans, d’autres nomades certainement d’origine turco-petchenègue, chrétiens qui furent progressivement hellénisés.
Les Albanais
Les Albanais étaient nombreux sur tout le territoire. Ils étaient divisés en deux groupes distincts parlant à peu près les mêmes dialectes. Les Arvanites étaient orthodoxes, tandis que les Tsamides étaient musulmans. Pendant la période ottomane, les orthodoxes étaient scolarisés en grec et les musulmans en turco-ottoman, tandis que leur propre langue s’écrivait en caractères latins. Ils furent les uns comme les autres très imprégnés par les deux cultures dominantes.
Les Grecs et les Latins
Les Hellènes étaient les plus nombreux, surtout concentrés le long de la côte, en plus petit nombre à l’intérieur des terres.
Plusieurs vallées comptaient une population latine importante. Les Valaques ou Aroumains, étaient répartis dans tous les Balkans, de l’Istrie à la Turquie, mais ne formaient nulle part une majorité qui aurait pu s’imposer. Ils partageaient ainsi leur sort autant que leur aire de peuplement avec les Égypto-balkaniques, une communauté venue d’Égypte certainement à l’époque d’Alexandre-le-Grand.
Communautés juives
Dans les villes et les bourgs de l’Épire ottomane vivaient de petites communautés juives depuis des temps très reculés. A l’origine, il s’agissait de Romaniotes (Juifs de langue grecque), mais après l’arrivée en masse des réfugiés juifs d’Espagne à partir de 1492, c’était la langue espagnole (dialecte ladino) qui dominait le judaïsme épirote. Une seule communauté juive hellénophone existait encore à Ioannina.
Les Tziganes
Enfin, les Tziganes constituaient un groupe important dispersé un peu partout dans l’Épire, mais étaient plus concentrés et sédentarisés au nord-ouest du territoire et sur la côte. Eux aussi étaient divisés religieusement entre islam et orthodoxie.
Si d’une manière générale tous ces groupes vivaient assez harmonieusement, cependant des conflits, des querelles de voisinages ou carrément des révolutions contre le pouvoir ottoman n’étaient pas inexistants. Souvent, l’origine d’une confrontation partait d’une simple dispute ou de larcins commis par les uns envers les autres.
FUITE DE YORGOS ROSSOS VERS CONSTANTINOPLE
C’est le cas en 1879 lorsque Yorgos Rossos décide de se rendre dans les pâturages au-dessus de son village hellène, afin de guetter des Albanais qui viennent depuis plusieurs nuits dérober des chèvres de son troupeau. Quelques amis l’accompagnent, tous armés de gourdins, question de faire passer l’envie de chaparder à ces Albanais. Quand ces derniers arrivent tard dans la soirée, les Grecs leur tombent dessus et s’en suit une violente bagarre entre les deux groupes. Yorgos frappe un Albanais de son bâton et celui-ci perd l’équilibre, tombe à la renverse et se cogne la tête sur une grosse pierre.
Etalé sur l’herbe, l’Albanais n’a qu’une petite blessure à la tête, mais il ne respire plus. Yorgos reste figé par ce spectacle. Certes, il a souhaité donner une leçon aux Albanais, mais il ne voulait pas en arriver là. Il n’est pas un meurtrier et aurait cédé facilement quelques chèvres plutôt que de tuer un homme qui avait à peu près son âge. Mais comment expliquer à la police ottomane qu’il s’agit d’un accident ? Il sera pendu, ça ne fait aucun doute.
Le seul moyen d’échapper à la potence est de s’enfuir immédiatement loin du village et loin du lieu du drame. Il retourne chez lui, emballe quelques affaires et s’en va à pied dans les montagnes en direction de la Macédoine, première étape avant de continuer son long voyage jusqu’à la capitale. Il compte retrouver de la famille éloignée qui pourra l’aider à recommencer une autre vie dans l’anonymat de la grande ville. Yorgos n’a que 21 ans, mais il est plein de courage et d’espoir.
Il se marie quelques années plus tard avec une jeune grecque de Constantinople. Ils vivent dans le quartier de Phanar (Fener), sur la Corne d’Or et par la suite ont cinq enfants. Yorgos a un petit magasin de tissus au Grand Bazar.
L’ainé des enfants porte le même prénom que son père, comme le veut la tradition familiale. Celui-ci fait des études, se marie et de cette union naîtront quatre enfants. Yorgos fils possède une pharmacie dans le quartier levantin de Péra, sur la place de Galatasaray. Les bouleversements politiques dans l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe n’atteignent pas directement la famille qui a encore un niveau de vie un peu au-dessus de la moyenne, même après la Première Guerre mondiale. L’Épire, leur terre d’origine, est annexée par le Royaume de Grèce lors de la Première Guerre balkanique (1912). Il n’a cependant jamais été question d’y retourner, la région est peut-être libérée du joug ottoman, mais elle reste d’une pauvreté extrême, ce qui a d’ailleurs provoqué une émigration vers la capitale ottomane des musulmans comme des chrétiens.
En 1922, quand s’achève la guerre gréco-turque à l’avantage d’Atatürk, Yorgos fils ne voit pas l’avenir d’un bon œil et hésite à vendre sa pharmacie et à s’en aller avec sa famille en Australie. Il lui manque toutefois un peu de courage pour redémarrer une autre vie en terre inconnue, et puis son épouse Elena n’y est pas favorable.
VOYAGE EN AFRIQUE
Yorgos encourage alors ses deux enfants les plus âgés à partir. Il avait trois filles et un garçon (Yorgos petit-fils). Celui-ci n’a que 19 ans et est amoureux d’Ifigenia, une Smyrniote de 17 ans qui s’est réfugiée à Istanbul, juste avant qu’Izmir ne soit abandonnée par l’armée grecque.
Ifigenia vient d’une famille aisée de négociants d’Izmir. Elle a reçu une bonne éducation en français et en anglais. Elle parle également l’italien, le turc et naturellement le grec, sa langue maternelle. Elle a de la famille installée à Athènes et à Nice, mais la Grèce et la France sont ravagées économiquement par des années de guerre. La perspective de quitter Istanbul pour rejoindre l’un ou l’autre de ces pays n’enchante guère Ifigenia.
Un cousin éloigné de son père s’est installé en Afrique au début du XXe siècle, dans une province qui était alors tenue par les Ottomans, sous le contrôle de l’armée égyptienne. Le chef-lieu Djouba (capitale aujourd’hui du Soudan du Sud) est entre-temps devenu possession britannique, mais une communauté grecque y vit toujours. D’autres Grecs ottomans se sont installés plus au Sud, au Congo belge. Les nouvelles qui parviennent de cette communauté font état d’une colonie prospère et bien acceptée par le gouvernement et la population belge.
Yorgos, petit-fils de Yorgos d’Épire, décide avec Ifigenia d’embarquer pour l’Afrique. Ils ont tous les deux assez d’argent grâce à leur famille respective pour entreprendre le voyage et pour vivre les premiers mois de leur future installation. Ils savent que dès qu’ils auront passé la frontière ottomane, ils n’auront plus la possibilité de revenir en arrière, mais ils partent quand même, en traversant des contrées ravagées par la guerre en Anatolie. Dans la région de Marmaris, ils paient un pêcheur grec pour les emmener clandestinement sur l’île de Rhodes, alors possession italienne.
Ils ont entendu parler à Istanbul d’une filière qui faisait passer des Grecs, mais surtout des Juifs ottomans, depuis l’île de Rhodes à la colonie belge du Congo. Ils comptent donc utiliser cette filière jusqu’à Djouba et y retrouver le lointain cousin.
La ville de Rhodes est envahie de réfugiés grecs d’Anatolie. La plupart cherchent à émigrer plus loin, soit vers l’Europe occidentale, soit vers les États-Unis. Les autorités italiennes paraissent débordées et ferment les yeux sur la validité des documents qui leur sont présentés. Les rues sont pleines de pauvres gens qui attendent qu’on les prenne en charge ou qu’on les évacue vers la Grèce. Ceux qui ont un peu d’argent cherchent des passeurs ou des employés d’administration à soudoyer.
Yorgos et Ifigenia se rapprochent de la synagogue afin de trouver un responsable s’occupant des gens désireux de se rendre au Congo. Non sans mal, ils sont acceptés pour rejoindre un petit groupe de Juifs et de Grecs ottomans qui s’embarquent pour Alexandrie. De là, ils remontent le Nil. Ainsi ils pourront aller jusqu’à Djouba.

INSTALLATION À ELISABETHVILLE, AU CONGO BELGE
Costa, le cousin éloigné, conseille au couple de se diriger vers le Congo belge qui compte de plus grandes villes, des communautés urbaines plus développées que Djouba. A cette époque-là, plusieurs colonies grecques sont établies dans la province Orientale du Congo. Les Juifs ottomans sont nombreux surtout au Sud, dans la province du Katanga. Finalement, Yorgos et Ifigenia décident de se rendre à Elisabethville (Lubumbashi aujourd’hui), au Katanga. Ils y trouvent une colonie ottomane importante, prospère et bien organisée.
Les maîtres de la colonie, eux aussi, sont repartis les fonctions. Les Belges sont plusieurs milliers à Elisabethville qui a été fondée vers 1910. Les francophones ont tous les postes clé, tandis que les néerlandophones sont surtout dans l’administration, comme la police, les postes, etc. Les autres Européens sont essentiellement des Ottomans, des Grecs et des Juifs, mais il y a une petite communauté italienne ; italienne surtout de nom, parce que la plupart de ces « Italiens » viennent des îles du Dodécanèse que l’Italie s’est octroyée profitant d’un Empire ottoman affaibli et attaqué par plusieurs nations à la fois. Les habitants sont devenus italiens du jour au lendemain, mais en fait, ils étaient de langue grecque pour les orthodoxes et de langue espagnole (ladino) pour les Juifs. Bien que la communauté grecque forme plusieurs centaines de personnes, aucune d’elles ne vient de Grèce.

En marge de la « ville blanche », c’est-à-dire les quartiers où vivent tous les Européens, il y a la « ville noire » où habitent les Congolais. Ceux-ci sont séparés en deux groupes par les Belges. Le premier, le plus petit, est celui des « Noirs évolués », expression qui en dit long sur le régime en place. Ils ont un peu plus de droits que les autres, mais ne peuvent pas vivre dans la ville blanche et doivent même l’avoir quittée après une certaine heure. L’autre groupe rassemble la masse de la population noire non instruite, qui sert surtout de main d’œuvre bon marché pour les basses besognes.
La colonie fonctionne ainsi. Chacun a sa place et y reste, pas moyen de changer les choses, mais en fait, peu de gens désirent changer quoi que ce soit. Yorgos et Ifigenia s’habituent à cette nouvelle vie et après quelques années, ils progressent socialement. Yorgos a monté une fabrique de savons. Sa production est envoyée dans toute la colonie belge. Le couple a pu construire une belle et grande maison en bois de deux étages avec des balcons à la turque. Ils ont deux garçons et une fille.

ÉMERGENCE DU NATIONALISME CONGOLAIS
Au milieu des années 1950, le nationalisme congolais commence à apparaître. Au début il ne s’agit que de petits mouvements réclamant une égalité des droits entre les Noirs et les Blancs. Le pouvoir colonial semble assez conciliant et entreprend quelques réformes qui ne suffiront toutefois pas à calmer le mouvement national. Au début de janvier 1959, une émeute à Léopoldville fait une cinquantaine de morts et près de 300 blessés. Le 13 janvier, le roi des Belges reconnaît le droit aux Congolais à l’indépendance.
Si pour les Belges et les Européens du Congo le chemin paraît encore long jusqu’à l’indépendance totale du pays, les Congolais eux sont pressés d’en finir avec la tutelle belge. En février 1960, une table ronde est organisée à Bruxelles entre les chefs des partis congolais et les autorités belges qui se mettent d’accord pour fixer au 30 juin de la même année l’indépendance du Congo.
Au début du mois de juillet 1960, une partie des forces armées se rebelle contre le nouveau gouvernement, puis la situation dégénère et tourne en affrontement contre les Européens. L’armée belge intervient en différents endroits, notamment à Léopoldville, à Elisabethville et au Kasaï, ce qui déclenche une escalade de la violence. Le Katanga proclame la sécession, alors que le gouvernement congolais rompt les relations diplomatiques avec Bruxelles. Les casques bleus des Nations Unies présents organisent des ponts aériens pour rapatrier les Européens en Belgique. La famille de Yorgos Rossos n’échappe pas cette tragédie. Les quartiers blancs d’Elisabethville sont dévastés et les Européens qui n’ont pas pu fuir à temps sont soit brutalisés soit assassinés. Les bandes rivales s’entretuent pour récupérer le butin des pillages, tandis que la population blanche s’est repliée vers l’aéroport d’où elle est évacuée sous la protection des soldats belges.

Une cohue indescriptible règne à l’aéroport, alors que les rebelles s’en rapprochent. Les soldats belges font passer les femmes et les enfants en priorité, les hommes étant évacués en dernier. Ainsi, Ifigenia monte dans l’avion avec ses trois adolescents. Elena, la plus jeune a seize ans, mais malgré son âge, elle sait à quoi elle vient d’échapper. Le viol par les soldats rebelles est systématique et dans la plupart des cas, on ne laisse pas les femmes en vie.
Yorgos attend son évacuation lorsque les rebelles prennent du terrain et envahissent l’aéroport. Il faut se replier toujours sous la protection des soldats belges. Désormais, on ne peut plus compter sur une évacuation aérienne et il faut songer à gagner la Rhodésie du Nord sous administration britannique.
REFUGIÉS EN BELGIQUE
Ifigenia et ses enfants sont arrivés à Bruxelles. Ils habitent provisoirement un appartement exigu au centre de la ville. Ils sont désormais en sécurité mais n’ont aucune nouvelle de Yorgos. Comme des milliers d’autres Européens du Congo, Yorgos est porté disparu. Il faudra attendre près de trois mois pour avoir de ses nouvelles de Rhodésie, puis encore trois mois avant qu’il ne puisse rejoindre les siens. Une fois en Belgique, Yorgos achète une petite maison en banlieue bruxelloise, à Anderlecht. Le quartier s’appelle « Bon Air », ce qui était pour lui de bon augure. Toutefois, il n’a pas renoncé au Congo et compte bien y retourner quand la situation se sera stabilisée.
Les enfants ont repris leurs études à Bruxelles et Ifigenia se morfond à Anderlecht. Elle ne regrette pas vraiment le Congo, mais il est certain qu’elle ne finira pas sa vie en Belgique. Elle se sent encore plus étrangère à Bruxelles qu’elle ne l’a été à Elisabethville, dans le milieu de la communauté grecque. Pourtant, bon nombre de ces Grecs ont partagé le même sort qu’elle et sont maintenant installés dans le plat pays.
Ifigenia songe souvent à partir en Grèce. Yorgos a acheté plusieurs années auparavant, une petite maison d’été sur l’île d’Égine, non loin d’Athènes. Le climat y est plus doux qu’en Belgique et elle pourra s’y reposer sans avoir les enfants, des Congolais ou des Turcs sur le dos. Elle n’a jamais été très maternelle et ce sont des gouvernantes qui se sont occupées des enfants qui ont reçu une éducation qu’elle a voulue stricte et de haut niveau. Les trois enfants Rossos parlent chacun quatre langues, mais elle a veillé personnellement à ce qu’ils n’apprennent jamais le turc, langue réservée exclusivement aux parents pour les affaires ; négoces qui ne regardent qu’eux.
ELENA ROSSOS FACE À SON DESTIN
Ifigenia Rossos décide donc de laisser ses trois grands enfants à Anderlecht et s’en va seule à Égine, tandis que Yorgos retourne au Congo pour voir où en sont ses affaires. Peu de temps après son arrivée en Afrique, il contracte la fièvre de Crimée-Congo, une maladie tropicale pas très courante. Il en meurt dix jours plus tard.
Quelques années passent, Elena est la seule des enfants Rossos qui est restée dans la maison d’Anderlecht. L’ainé s’est suicidé, tandis que son autre frère est parti à Anvers et s’y est marié. Elena, elle, a épousé précipitamment un Juif d’Anvers contre l’avis de sa mère. Elle est à son huitième mois de grossesse, quand lui arrive un pli recommandé au courrier. On l’informe qu’une autoroute allait être construite dans le cadre des liaisons routières entre Bruxelles et Paris. Le tracé prévu passe exactement sur sa maison et donc, elle sera expropriée. Le recours demeure possible, toutefois il n’a guère de chance d’aboutir vu l’avancée des travaux.
Elle n’a pas vraiment d’attache à Anderlecht, mais elle songe subitement à la façon dont les siens ont toujours perdu ce qu’ils possédaient à commencer par son arrière-grand-père avec son troupeau de chèvres en Épire. Puis son grand-père qui avait perdu sa pharmacie à Istanbul après le pogrom du 6-7 septembre 1955. Ses parents qui ont également perdu leur maison d’Elisabethville et leur fabrique de savons. Maintenant c’est son tour d’être dépossédée. Les destins de tous les siens ont suivi des situations internationales compliquées à des époques différentes, mais là, elle vit en période de paix en Belgique et, comme si on avait jeté un sort à la famille Rossos, on la dépouillait. Elle se promet que ce sera la dernière fois pour elle. Dorénavant elle ne laissera à personne l’occasion de l’expulser de quelque part et décide de ne jamais s’installer dans un endroit de manière définitive.
Elena et son mari louent un appartement à Bruxelles. Un petit garçon naît de leur union mais le couple n’arrive pas à s’entendre sur le prénom du bébé. Elena désire le nommer Georges en l’honneur de ses ancêtres, mais Samuel son mari, ne l’entend pas ainsi. Ce dernier est profondément croyant et de tradition ashkénaze. Il veut un prénom biblique et penche pour Abraham ou Moïse. Finalement, ils s’entendent pour le nommer Malik, un prénom musulman qui ne favorise personne et qui scandalise l’ensemble des deux familles.
Finalement, le couple se sépare au bout de deux ans. Plus tard, Elena rencontre un Mexicain, un artiste peintre qui a beaucoup voyagé et qui ne souhaite pas rester indéfiniment en Belgique. Il propose à Elena de le suivre au Mexique avec le petit Malik. Pour la réalisation du projet, il est préférable qu’Elena divorce, ce qui n’est pas encore fait. Elle en parle à sa mère lors d’un séjour en Grèce, celle-ci est catégorique : elle lui répond que le divorce n’existe pas dans la famille Rossos. Si Elena divorce, elle la reniera.
Elena ne reverra plus jamais sa mère. Le nouveau couple et le petit Malik partent au Mexique et de là, ils entament un périple de plusieurs années en Amérique du Sud. Elle ne scolarisera jamais son enfant qui l’accompagne partout. C’est elle personnellement qui s’en charge et elle lui enseigne quatre langues.
ISTANBUL
A 51 ans, elle décide de se rendre à Istanbul. Elle n’essaie pas d’entreprendre des recherches sur sa famille, elle veut simplement s’imprégner de cette ville qui avait tant compté pour les siens, elle arrive seule en automne 1995 et pense y rester une semaine. Elle trouve un petit hôtel dans le centre touristique de Sultanahmet, non loin de l’Hippodrome et se lie d’amitié avec Roberto, un Italien d’une trentaine d’années, qui a décidé de vivre à Istanbul un an plus tôt. Pour gagner sa vie, celui-ci accompagne les touristes dans des quartiers un peu excentrés et leur fait visiter de petites églises et des curiosités hors des sentiers battus.
Tous les deux passent beaucoup de temps ensemble et parlent de leur vie respective. Roberto, voulant faire plaisir à Elena, souhaite l’emmener dans des lieux où sa famille a vécu, mais elle ne connaît pas vraiment le nom des quartiers, encore moins celui des rues. Elle a même a renoncé à retrouver la tombe de son grand-père qu’elle savait au cimetière grec de Şişli.
Sa grand-mère paternelle, quant à elle, était enterrée à Athènes. Elle ne l’a rencontrée que quelques fois dans sa vie lors de voyages en Grèce. La grand-mère avait quitté Istanbul peu de temps après le départ des Rossos du Congo. Les relations entre la Grèce et la Turquie avaient dégénéré à propos de l’île de Chypre et les Grecs d’Istanbul subissaient des pressions pour qu’ils s’en aillent. La grand-mère avait résisté longtemps, mais devant l’insistance de sa fille, elle avait fini par quitter « sa » ville et est allée la rejoindre dans la capitale grecque. Elle détestait Athènes qu’elle comparait à une petite ville de province avec des gens sans éducation. Sa ville, « LA » ville, lui manquait : le Grand Bazar, Péra et ses beaux magasins, les marchés, les gens, sa maison à l’île des Prince et même l’appel du muezzin. Elle n’a malheureusement pas supporté le déracinement et est morte quelques années après son installation à Athènes.
Un jour, avant son départ programmé Istanbul, Elena retrouve Roberto de bonne heure le matin. Elle lui fait part de son désir de se rendre à Prinkipo, Büyükada en turc, la plus grande des îles des Princes. Elle a envie qu’il l’accompagne pour cette balade d’une journée. Roberto accepte et les deux amis prennent sur le champ le bateau au quai de Sirkeci, juste en dessous de la gare de l’Orient-Express.

La maison de l’île ressemble à une résidence d’été comme toute la bourgeoisie stambouliote en possède autour de la ville. Comme les autres Grecs, la grand-mère d’Elena avait vendu cette propriété en dessous de sa valeur, mais avait quand même pu réaliser une bonne affaire, compte tenu de la situation. Les Grecs qui s’en allaient de Turquie, n’avaient le droit d’emporter avec eux que deux valises et vingt dollars américains. La grand-mère avait trouvé le moyen de faire passer l’argent de la vente par l’ambassade suisse. La transaction n’était pas très légale, mais au moins elle avait récupéré quelque chose.
C’est la seconde fois depuis son séjour à Istanbul que Roberto se rend sur l’île. Il ne connait pas grand-chose et ne sait comment faire pour qu’Elena retrouve le passé familial. Il lui propose de se rendre sur la place où les phaétons sont stationnés et d’en prendre un pour faire le tour de l’île. Elena trouve l’idée bonne. Après tout, il est improbable qu’elle retrouve la maison de sa grand-mère, puisqu’elle n’a aucune idée du quel côté de l’île où elle se trouve, ni à quoi elle ressemble.
Roberto n’a que quelques notions de turc, mais il comprend vite que les cochers des phaétons ont repéré des touristes et qu’une arnaque est dans l’air. Fâché qu’on veuille le rouler, Roberto refuse de poursuivre la conversation et entraîne Elena vers un café. Ils passent devant l’entrée d’une église et Roberto propose de s’y rendre pour voir s’il y a des gens, afin de glaner d’éventuels renseignements sur la famille Rossos.
Quand ils pénètrent dans la cour, ils tombent sur une vingtaine de personnes qui ont l’air d’avoir célébré quelque chose et qui sont en train de boire des rafraîchissements. Elena s’approche d’un vieux monsieur à chapeau et à barbe blanche, en complet-cravate. Ils parlent ensemble une dizaine de minutes. En retrait, Roberto perçoit la conversation, mais ne comprend pas le grec.
Quand elle revient vers lui, Roberto aperçoit une larme perler au coin de l’œil d’Elena. Visiblement elle est émue. Le vieux monsieur était un ami de sa grand-mère. Il lui a expliqué où se trouvait la demeure, mais ne savait plus le numéro de la maison. Le 26 ou le 28.
Elena et Roberto s’en vont immédiatement à la recherche de la maison dont la rue n’est pas très éloignée de l’église. Ils arrivent devant deux bâtiments : le numéro 26 est une jolie demeure en bois, pas très grande, bien entretenue, située au bord du chemin. Le numéro 28 est un bâtiment en retrait également en bois mais plus vaste et il est précédé d’un grand jardin de roses et de bougainvilliers. Les deux pensent qu’il s’agit de la maison de la grand-mère et s’en retournent à l’embarcadère.
Juste avant de monter sur le bateau qui devait les ramener à Istanbul, Elena et Roberto disent au vieux monsieur qu’ils ont vu à l’église qu’ils ont retrouvé la rue et les deux maisons. Ce dernier lui confirme que la maison de la grand-mère était celle qui possédait le grand jardin.
Elena repart pour Bruxelles le lendemain. Elle garde dans son cœur des images de la maison de Prinkipo, du Grand Bazar, de Péra et tant d’autres. Surtout, elle garde en elle la satisfaction d’avoir vécu juste le temps d’une semaine sur la terre de sa famille et sous le ciel d’Istanbul. Ainsi peut-elle s’en aller avec un vague sentiment d’avoir fermé la boucle du tragique cercle familial.
FIN
Elena Rossos, est née le 8 juin 1944 à Elisabethville, au Congo belge et est décédée le 24 mars 2016 à Bruxelles, dans le Royaume de Belgique.
Texte de Rinaldo Tomaselli édité et adapté par Pierre Scordia.
Copyright: ©Marina Rota


