Votre prochaine exposition à Paris arrive en février : comment est né ce projet et quelle en a été l’impulsion initiale ?
Je fais de la photographie depuis mes 18 ans, c’est-à-dire depuis longtemps ! Mais ce n’est que depuis 4 ans que j’ai commencé à pratiquer de façon « sérieuse » ou plutôt systématique cet art en construisant des séries comme celle que j’expose en février à Paris à la galerie « Le Génie de la Bastille ». C’est sans doute la master class de Margot Wallard que j’ai suivie l’an dernier qui a été l’élément déclencheur. Durant plus de six mois, Margot a accompagné, guidé et soutenu mon travail. Sans elle, je ne crois pas que j’aurais pu monter cette exposition.
Cette série de photographies raconte-t-elle une histoire précise ou laisse-t-elle volontairement place à l’interprétation ?
La série que j’expose a pour titre « Mes Plages ». Je n’ai pas voulu raconter une histoire à travers mes différentes images qui montrent à la fois des situations et des paysages variés. De façon générale, et à contre-courant d’une tendance très marquée dans la photographie contemporaine, je ne crois pas que la photographie soit faite pour raconter des histoires. Mon opinion vient probablement de mon activité de romancier. Je suis trop habitué à manier des mots pour raconter une histoire (pour autant qu’on puisse réduire le roman à un récit) que je ne cherche pas à le faire quand je prends ou plutôt quand je fais des photos. J.L. Godard affirmait pour parler de son travail de cinéaste : « je ne fais pas une image juste, je fais juste une image ». Je crois que cette citation célèbre m’a toujours inspiré et guidé. Je préfère laisser chacun libre de voir et de comprendre ce qu’il veut dans mes photos plutôt que lui imposer un sens à travers un récit.
Que cherchez-vous à saisir en priorité dans vos images : un instant, une atmosphère, une trace du réel ?
C’est une question difficile ! Il y a d’abord l’instant qu’on veut saisir. Il m’est arrivé de marcher 20 kilomètres sur une plage à la recherche de je ne sais trop quoi ! Puis quelque chose se passe ou plus précisément quelque chose se met en place : une figure humaine, des éléments (la mer, le sable en ce qui concerne la série que j’expose), une lumière. Je sais seulement ce que je cherche au moment où je le trouve. J’ai peu d’idées préconçues. J’attends que ça arrive ! Bien sûr peu à peu se dessine dans mon esprit une atmosphère ou plutôt une vision que je cherche à transmettre, mais que j’aurais des difficultés à expliciter sur le moment. Ce qui me surprend dans mon travail, c’est comment les idées viennent après la photographie. Pour me résumer, je dirai que je travaille souvent de façon intuitive : la chose est là ou non ! Quant à évoquer « les traces du réel », c’est une vieille histoire qui concerne aussi bien la peinture que la photographie et qui a pour sujet l’imitation. Sans doute le problème est-il encore plus aigu en photographie qu’en peinture puisque la photographie est souvent perçue, à tort, comme une simple caisse enregistreuse du réel. Il suffirait en quelque sorte de déclencher l’obturateur et le réel serait restitué. Mais c’est oublier qu’une photographie, c’est d’abord un cadrage, ensuite un diaphragme qui selon qu’il est plus ou moins ouvert laisse ou non apercevoir nettement les arrière-plans, etc. Puis de toute façon personne ne sait au juste définir le réel. C’est une des plus célèbres apories de l’histoire de la philosophie. Il vaut mieux donc ne pas s’aventurer sur ce terrain, sinon pour remarquer que la photographie dit bien « quelque chose » du réel, mais que nous ne savons pas quoi au juste : le réel en tant que tel, le réel perçu (« to be is to be seen » affirmait Berkeley), une illusion, un fantôme ? Au fond l’idée de trace est peut-être la plus juste pour évoquer ce que montre une photo : une trace ou une empreinte sur ce qui est voué à disparaître. La photographie serait une sorte de « memento mori ». Mais tout art n’est-il pas un combat contre la mort ? En fait pour être honnête, ce sont des questions que je ne me pose jamais quand je fais une photo ou quand j’écris un roman !
En tant qu’écrivain et photographe, comment l’écriture influence-t-elle votre regard et votre manière de composer une image ?
Écrire et photographier sont pour moi deux activités totalement disjointes. Quand je fais une photo, je ne suis pas du tout dans le même état d’esprit que lorsque j’écris un roman. Il y a dans la photo, même la plus réfléchie, la mieux pensée, une forme d’instantanéité qu’on ne peut pas trouver dans l’écriture qui est un exercice beaucoup plus cérébral, sauf peut-être dans ce que les surréalistes ont appelé « l’écriture automatique », mais qui n’a eu, soyons honnête, qu’un succès limité. De plus le roman se déploie dans le temps alors que la photo est censée figer l’instant. C’est, pour revenir sur le sujet, une raison supplémentaire de mon aversion pour ce que les Anglais appellent le « storytelling » en photographie : une succession d’instants ne fera jamais une histoire. À la fin du Tractacus logico-philosophicus, Wittgenstein écrit : « worüber man nicht sprechen kann, muss man schweigen ». Ce qu’on traduit ordinairement par : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Je crois que la photographie, comme la peinture ou la musique, permet justement de montrer ce dont on ne peut parler.
Cette exposition marque-t-elle une évolution dans votre parcours artistique ?
Certainement. J’ai découvert avec la photographie une nouvelle forme d’expression, mais aussi un nouveau plaisir esthétique ! Écrire est une activité proche de l’enfermement, alors que la photographie vous conduit dans les rues, sur les plages : elle vous contraint de sortir de chez vous !
Votre série porte sur les plages. Comment expliquez-vous ce choix ?
Je suis un homme du nord. Je suis né et j’ai grandi à Dunkerque dans une maison qui faisait face à la mer. Chaque jour de mon enfance je me suis promené sur la plage, en allant puis en revenant de l’école. La plage est pour moi une sorte d’environnement naturel : je m’y sens chez moi, où que se trouve cette plage. Puis j’ai quitté Dunkerque et connu d’autres villes parfois éloignées de la mer, comme Bordeaux, Hambourg, Londres ou Paris où je vis actuellement. Toutes ces villes sont traversées par un fleuve, mais un fleuve, aussi puissant soit-il, ce n’est pas la mer ! Avec la série que j’ai intitulé « Mes Plages », je crois avoir voulu, de façon plus ou moins consciente, renouer avec mon enfance.
Il y a une autre raison qui explique ce choix, une raison cette fois-ci plus réfléchie ou plus intellectuelle. Les sociétés européennes découvrent la plage à la fin du XIX° siècle. La France crée « la société des bains de mer ». Ce sont d’abord des gens aisés qui fréquentent les plages et qui lancent cette mode. Marcel Proust en donne un bon exemple dans À la recherche du temps perdu. Lui-même était un habitué des plages de Cabourg. Puis est arrivé le tourisme de masse et aujourd’hui tout le monde ou presque part à la plage. Or l’attitude des êtres humains sur les plages a quelque chose de très singulier. La plage est devenue un espace de liberté qui semble affranchi des contraintes ordinaires de la vie sociale. C’est tout de même le seul endroit public où chacun peut se promener et s’exhiber à moitié nu ! L’anthropologue Marc Augé définit ainsi la plage comme « un non-lieu », un lieu sans histoire apparente : la marée efface chaque jour les traces de la veille, un lieu sans constructions durables (le soir les parasols sont retirés et rangés, à la fin de la saison les kiosques sont démontés), un lieu au fond à la limite de l’existence : une simple bande de sable prise entre la ville (ou parfois une forêt) et la mer. C’est au fond un lieu propice à l’ensauvagement et à la perdition. C’est sans doute ce que j’ai voulu saisir à travers certaines de mes photos : montrer ce que peut avoir d’irréel cet univers que seule l’habitude nous empêche de regarder ainsi.
Que souhaitez-vous que le visiteur ressente ou questionne en découvrant votre travail ?
Là encore il est difficile de répondre à cette question ! Je ne peux pas me mettre à la place des visiteurs. Mais s’il faut répondre, je dirais que j’espère qu’ils éprouveront une émotion puis peut-être que celle-ci les conduira à réfléchir. Mais ce que je dis là vaut pour toute œuvre d’art.
Cette exposition ouvre-t-elle un nouveau chapitre de vos projets à venir, photographiques ou littéraires ?
Mon regard photographique s’est aiguisé avec cette exposition. J’ai dû réfléchir à ce que je voulais montrer alors que je travaille la plupart du temps de façon très intuitive comme je l’ai souligné plus haut. J’ai commencé une nouvelle série, cette fois-ci consacrée à la rue, un univers qui a fasciné la plupart des grands photographes. Je continue en même temps d’écrire : mon dernier roman doit paraître en avril prochain aux éditions Métalepse.

