La couverture médiatique de la crise ukrainienne en France & en Grande-Bretagne

Présentation donnée à la conférence internationale tenue à l’Université Nationale Mechnikov à Odessa en juin 2017 (en collaboration avec l’Université de Varsovie et l’Université de Kaunas).

Auteur : Pierre Scordia

La révolution ukrainienne suivie de l’agression russe a été analysée parfois dans la presse avec un certain scepticisme en France et en Grande-Bretagne même si la grande majorité des journaux ainsi que les gouvernements de ces deux pays ont condamné avec fermeté l’annexion de la Crimée à la Russie et l’appui militaire russe aux rebelles du Donbass.

Les médias britanniques s’intéressent particulièrement à la stratégie de Vladimir Poutine, à sa politique et à sa machine de propagande. On pourrait dire qu’il y a paradoxalement une certaine admiration et révulsion pour le président russe.

En ce qui concerne l’Ukraine, il y a une certaine méconnaissance du pays qu’on présente comme divisé. La frontière politique est calquée sur la frontière linguistique. Odessa par exemple est perçue comme une ville profondément clivée alors que les sondages montraient dès le départ que le séparatisme n’attirait qu’une infime fraction de la population. Cette erreur est due à l’influence de la vision de Vladimir Poutine qui associe les russophones aux Russes. De nombreux experts (Andriy Protnov, Laas Leivat, Peter Dickinson, Timothy Garton Ash, Howard Arnos)  ont noté que les médias européens, en particuliers allemands, britanniques et français, reprenaient la terminologie utilisée par la propagande du Kremlin. Ainsi parle-t-on de séparatistes ou de rebelles pro-russes comme s’il s’agissait d’une guerre civile alors qu’on aurait affaire plutôt à un conflit orchestré par la Russie. Par contre, les médias occidentaux ne reprennent pas les termes employés par le gouvernement ukrainien (terroristes, opération anti-terroristes).

Les journalistes britanniques et français emploient le terme plus neutre « crise ukrainienne » quand ils traitent du conflit armé dans le Donbass puisqu’officiellement, il n’y a pas de guerre entre la Russie et l’Ukraine, que ce soit à Kiev ou à Moscou. Le journal The Independent déplore que les dirigeants occidentaux refusent de parler d’invasion et qu’ils préfèrent les mots agression ou incursion.

Pour résumer au mieux l’interprétation des journalistes anglais et français, nous prendrons comme fil conducteur la vision du prestigieux magazine britannique, The Economist, revue qui résume très bien la vision occidentale et libérale de la crise ukrainienne tout en restant soucieux d’informer les différentes interprétations qui parfois vont à l’encontre de celle de ce média.

Le magazine s’est intéressé très tôt à la guerre commerciale qui menaçait les deux pays à cause du projet d’association entre l’Ukraine et l’Union Européenne. On note la pression russe pour que l’Ukraine renonce à cet accord. Même si la Russie a les moyens de faire pression, The Economistremarque qu’elle a déjà perdu la bataille médiatique, ce qui explique en partie pourquoi le projet d’association reste très populaire auprès de la population ukrainienne (24/08/2013).

The Economist est assez impartial dès le départ. Dans un article du 23 novembre 2013 intitulée « Playing East against West » (joué l’Est contre l’Occident), on dit que l’Ukraine, pays n’ayant pas encore acquis une culture solide de l’état nation est pris en étau entre deux blocs, l’Union Européenne et la Russie, qui désirent l’un comme l’autre que Kiev adhère à son club tout en renonçant à l’autre. The Economist note que sans l’Ukraine, la Russie n’est plus un empire et ses frontières reculeront à celles du XVIIe siècle. On prévient que l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine serait la ligne rouge pour le Kremlin.  

The Economist rappelle que la Pologne et la Suède jouent leur crédibilité diplomatique dans cet accord d’association. Un partenariat avec l’Europe de l’Est et le Caucase sans l’Ukraine serait un échec pour l’Union Européenne. Toutefois, le problème pour l’UE est que l’Ukraine ne correspond pas du tout aux valeurs européennes. Pour le magazine britannique l’Ukraine reste un pays corrompu pris par une élite parasite. Le Président ne soucie peu de l’intérêt national et ses seuls soucis demeurent son maintien au pouvoir et l’enrichissement de son clan.

The Economist est très dur dans sa conclusion : peu importe qui remportera la partie, on aura du mal à ce que l’Ukraine implémente les accords.

Sept jours plus tard, The Economist dit que le président ukrainien Yanukovych a commis une grave erreur stratégique en conservant le statu quo (donc en refusant de signer l’association) mais il a rendu un grand service à l’Europe, empêchant cette dernière de faire ménage avec un régime peu sérieux. Par ailleurs, une association aurait probablement servi à relever sa popularité et à se faire réélire en 2015. Le magazine estime que le temps de Yanukovych est compté. Il est peu probable qu’il se fasse réélire démocratiquement à cause de la colère qu’il vient de déclencher auprès de la classe moyenne et surtout des jeunes. Pour beaucoup d’entrepreneurs ukrainiens, le traité d’association avec l’UE était la meilleure façon de se protéger contre le racket fiscal du clan Yanukovych.

Cette révolution n’a pas de nom car elle n’est pas encore terminée. L’élite en place à la chute du régime de Yanukovych ne plaît guère à la population. L’accueil froid réservé à l’opposante Yulia Tymochenko sur la place Maidan reflète ce sentiment. Les révolutionnaires de la place Maidan ne veulent plus du système oligarchique qui consiste à se servir de l’État plutôt qu’à le servir. Les manifestants ne font aucunement confiance à la Rada, ni aux leaders de l’opposition. Ils désirent que les choses bougent. La Rada quant à elle, a commis l’erreur d’enlever au russe le statut de langue officielle (alors que celle-ci était dominée par le Parti des Régions, parti largement russophone). Ce geste politique ne fait qu’alimenter la propagande de Poutine et contribue à la division du pays.

Pour The Economist, la seule chose qui unit le pays est la reconnaissance de Kiev comme la capitale du pays. Kiev est un symbole national dans lequel les Ukrainiens russophones et ceux de langue ukrainienne s’identifient. Pour le magazine, il est urgent que le nouveau gouvernement en place établissent des passerelles entre les régions russophones de l’Est et du Sud et les oblasts de l’Ouest,  cette Ukraine occidentale qui comme le rappelle la revue n’a connu la soviétisation qu’en 1939. On mentionne le rôle du maire de Lviv, Andrey Sadovyi qui a déclaré une journée de russe dans la ville où les gens sont invités à s’exprimer que dans la langue de Pouchkine.

Le magazine conclut que le prochain défi viendra de la Crimée car il est fort à parier que Poutine, humilié, cherchera à déstabiliser l’Ukraine, comme il l’a déjà fait en Géorgie avec l’Abkhazie. Il est possible que Poutine tente d’annexer la péninsule de Crimée.

Pour le journal de gauche The Guardian, les Occidentaux n’ont pas compris que le Président Yanukoviych n’était pas pire au niveau de la corruption que les leaders de l’opposition dont la très riche Yulia Tymochenko. Cependant, The Guardian, par la voix de Shaun Walker, s’inquiète de la propagande russe qui associe les manifestants à des gens sinistres à la solde de l’occident dont l’objectif final est de déstabiliser la Russie. La contradiction est que les défenseurs des bases russes en Crimée qui dénoncent les fascistes de Kiev se comportent comme des gens de l’extrême-droite. Quant au Financial times,il regrette que les médias russes ne reportent pas la réalité des choses, par exemple qu’une large partie des Ukrainiens qui sont enrôlés dans l’armée ukrainienne et dans la garde nationale sont russophones. Le Financial Timesdéplore cet amalgame fait entre Russes et russophones, amalgame voulu par le Président Poutine.

Les craintes émises par le magazine britannique The Economist sur le sort de la Crimée se sont révélées exactes et 15 jours plus tard, il publie un article acerbe à l’égard de la Russie sous le titre « Asymmetric Wars » où il qualifie le référendum en Crimée de farce politique. Cependant, il conseille à l’Ukraine d’accepter cette annexion dans les faits mais pas dans le droit. Si l’Ukraine veut devenir une démocratie de type occidental, elle doit concentrer ses efforts sur les réformes et non sur le nationalisme et le rattachement de la Crimée. Quant à l’Occident, il doit répondre en organisant une sorte de plan Marshall pour aider l’Ukraine à se moderniser. Selon le magazine, la meilleure façon de récupérer la Crimée est de montrer aux habitants de la péninsule que l’Ukraine s’enrichit et prospère démocratiquement. Pour le moment, l’Ukraine se doit de protéger les Tatars de Crimée en facilitant leur accueil sur son territoire.

Pour le journal français en ligne Causeur, journal très à droite, les frontières ne sont pas intangibles puisqu’il y a eu un précédent avec le Kosovo. Cet argument a été d’ailleurs repris par François Fillion lors de sa campagne présidentielle.

Quatorze mois plus tard, The Economist juge l’annexion désastreuse pour la péninsule. Les sanctions occidentales et le blocus ukrainien empêchent le développement de l’industrie touristique, secteur vital pour la Crimée. On note l’absence d’espace politique et médiatique pour les populations ukrainienne et tatare et une répression contre les voix dissonantes. On reconnaît que la population locale reste attachée à la Russie. Le tiers de la population sont des retraités dont la plupart sont nostalgiques de l’Union Soviétique. 85% du budget de la Crimée est financé par le gouvernement fédéral russe.

Le journal français Le Figaro, dans un article du 23 novembre 2015, parle des autorités pro-russes en Crimée et non des autorités russes. Il mentionne l’attentat contre des pylônes électriques, plongeant la péninsule dans le noir puisque la Crimée dépend à 70% de l’Ukraine en approvisionnement en électricité. Ce sabotage serait le travail de Pryva Sektor et les militants tatars dont le président réclame une enquête contre les enlèvements et les meurtres qui ont lieu en Crimée.

Dans les affrontements à Odessa qui ont fait plus de 40 morts (dont la plupart furent brûlés), les manifestants pro-russes n’étaient pas innocents selon The Economist, beaucoup étaient payés par le candidat pro-russe à la mairie d’Odessa, Hennadiy Trukhanov. Odessa est la ville de tout trafic donc il n’est pas difficile d’engager des provocateurs pour une journée. Cependant, la revue britannique dans son article du 8 mai 2014 affirme que l’autre parti, celui du candidat opposant Trukhanov, Aleksandr Dubovoy, a lui aussi payé des fauteurs de trouble. Dubovoy et son leader, Yulia Timoshenko auraient eu intérêt à saboter les élections présidentielles que celle-ci ne pouvait pas gagner. De plus, on critique le manque de transparence du gouvernement ukrainien qui a fait preuve de mauvaise volonté pour faire toute la lumière sur la tragédie d’Odessa. Idem pour ce qui est du massacre sur la place Maidan où 82 militants ont été abattus.

Un an plus tard, The Economist revient sur cette affaire d’Odessa et déplore qu’il y ait eu peu de progrès dans l’enquête sur l’incendie qui a servi de prétexte aux rebelles de l’Est pour justifier leur violence. Pour le magazine, les autorités ukrainiennes entravent le travail de la justice car sur les 22 personnes inculpées, seul figure un seul militant pro-ukrainien. Quant à la police odessite, on dit que la corruption prend le dessus sur tout respect du droit.

Toutefois, grâce à la politique d’arrestation, de dénonciation et d’intimidation, les autorités ont évité l’émergence d’une République populaire de Bessarabie. On parle d’une alliance entre les groupes d’auto-défense (nés de la Révolution de Maidan) et le monde nébuleux de la mafia odessiste. A cela, The Economist mentionne un autre facteur stabilisateur qui est celui de l’amour d’Odessa chez les deux camps et la méfiance envers toute autorité. A cela, les russophiles d’Odessa refusent que leur ville connaisse le même sort que celui des oblasts de Donetsk et de Lougansk.

En conclusion, le magazine dit que la paix à Odessa reste fragile et qu’il suffit d’une étincelle pour que la situation explose. A noter que la BBC dénonce l’interprétation russe des événements d’Odessa, qui ne fait aucune mention des agissements des voyous pro-russes contre les activistes pro-ukrainiens avant que l’incendie n’ait lieu. 

Le Huffington Post donne une image plus positive d’Odessa et de l’Ukraine en général. On parle des changements qui ont lieu dans la ville avec la réforme de la police, de la douane et des actions prises par le gouverneur dynamique de l’Oblast d’Odessa, Mikheil Saakashvili. Selon Mediapart, réformer Odessa reste néanmoins une tâche titanesque.

The Economist écrit le 26 mai 2015 que bien que la Révolution ait apporté un nouveau sens de fierté, elle n’a pas amené de nouveaux leaders. Poroshenko a été élu parce que les Ukrainiens voient en lui un homme pragmatique et surtout un homme d’affaire qui a réussi. Par ailleurs, il a su canaliser la volonté de changement grâce à sa chaîne de télévision. Il promet de lutter contre la corruption et de faire de l’Ukraine un pays moderne et européen. Le 31 mai, on affirme que l’élection de Poroshenko est due à une alliance entre les puissants groupes de l’élite et l’espoir populaire d’un renouveau.

La tâche du président sera difficile car il doit obliger les oligarques à payer les impôts tout en ayant besoin d’eux pour maintenir l’unité du pays. La chose dont nous sommes au moins certains est que Poroshenko n’utilisera pas son mandat pour s’enrichir puisqu’il est déjà très riche avec son empire Roshen.

On souligne aussi le score très faible des candidats de l’extrême-droite, à peine 2%, ce qui contredit la propagande russe à propos d’une Ukraine fasciste.

Le magazine reste assez pessimiste en ce qui concerne l’avenir de l’Ukraine. Il rappelle que les Ukrainiens manquent souvent les opportunités historiques. Par exemple, l’Ukraine n’a pas profité de son indépendance acquise par accident et elle a gâché sa Révolution Orange. Elle ne peut plus rester dans l’immobilisme.

Le magazine pense qu’il sera difficile d’arriver à un accord de paix avec les rebelles dans le Donbass, rebelles qu’on appelle désormais terroristes à Kiev. Par ailleurs, il y a une certaine ironie que Vladimir Poutine reconnaisse le nouveau Président mais pas la légalité de cette élection. Le magazine écrit noir sur blanc que les rebelles dans le Donbass sont les clients du Kremlin.

Dans un article du 28  mars 2015, on parle du limogeage de Ihor Kolomoisky du poste de gouverneur de Dnipropetrovsk et de la difficulté de reformer sans l’ingérence des oligarques. Contrairement à la Russie, les oligarques ukrainiens, qui ont fait fortune grâce à des privatisations douteuses dans les années 90, sont impliqués dans la politique du pays. À cause du mode de scrutin à listes fermées, les oligarques peuvent facilement placer leurs hommes ou femmes au parlement et conserver ainsi leur influence. Malheureusement, l’Ukraine n’a pas les moyens en temps de guerre de se mettre à dos les oligarques qui ont joué un rôle primordial pour sauvegarder l’unité du pays.

The Economist ne croit pas que la corruption ait diminuée en Ukraine. Si elle semble moindre, c’est parce que le système de corruption à grande échelle de l’ancien Président Yanukovych a été démantelé. La corruption d’antan est redevenue la norme.

Pour la revue britannique, la destruction du Boeing 777 est le résultat de l’incompétence d’hommes qui ont reçu les missiles des Russes sans pour autant avoir une formation ou un ordre formel. Il est fort probable que le Kremlin essaiera de mettre cet accident sur le compte des Ukrainiens. Il est important qu’on sanctionne Poutine pour sa politique belliqueuse et expansionniste car force de constater que le Kremlin ne s’arrêtera pas au Donbass. En Géorgie, il ne s’est pas contenté de l’Abkhazie. Poutine représente une menace réelle pour les pays baltes et le Kazakhstan sans que sa politique soit remise en question en Russie grâce à la machine de propagande médiatique du Kremlin.

L’ensemble des médias impute la faute à la Russie et est favorables à des sanctions contre le régime de Poutine. La seule dissonance vient de Causeur qui prend une tournure vraiment pro-russe et anti-ukrainienne. Ce journal donne la parole à Slobodan Despot, écrivain suisse d’origine serbe, pro-russe, anti-américain, homophobe qui associe l’Occident à la décadence et à l’argent de la finance. Dans un article enflammé intitulé « Misère de l’occidentalisme », cet auteur affirme que l’Occident est responsable de l’islamisation et est hostile à l’identité russe et slave, identité attachée au respect de la famille, de la chrétienté et de l’héroïsme. L’Occident qualifie les Russes de brutes alors qu’il est responsable de Guatanamo et des horreurs au Moyen-Orient. Selon Despot, l’Occident enfante les djihadistes et les nazis (car il soutient les « nazis enragés de Kiev »), alors que la Russie est l’avant-poste de la première décolonisation véritable.

Pour The Economist, la nouvelle majorité au parlement reflète le pouvoir des régions occidentales de l’Ukraine. D’ailleurs, on remarque le taux de participation à l’ouest est plus fort que dans le sud ou à l’est (70% à Lviv contre 40% à Odessa). On note que le moribond Parti des Régions rebaptisé le Bloc Opposition a fait 9% grâce aux régions de l’Est, ce qui permettra à la Rada d’accueillir à nouveau 60 à 70 députés de l’ancien système. Ils seront confrontés à de nouveaux députés venant directement du mouvement Maidan et de commandants de bataillon anti-rebelle. The Economist met en garde de ne pas isoler les députés de l’opposition car cela entraînerait l’isolement des régions russophones où les agents russes sont toujours actifs (Kharkiv, Odessa, Zaporizha, Mariupol et Kiev).

Certes, la nouvelle coalition en place est pro-européenne mais les partis au pouvoir pourraient se diviser à cause de différents intérêts affairistes ou ambitions personnelles, comme cela eut lieu après la Révolution Orange. The Economist rappelle que l’enjeu est la survie de l’Ukraine, pays au bord de la faillite. Pour obtenir les prêts occidentaux, il faudra réformer le pays en profondeur et les réformes économiques apporteront avec elles plus de misère dans un pays ravagé par la guerre. Les Ukrainiens devront faire face aux coupures de gaz.

Dans son article du 1 novembre 2014, le magazine prévient que si l’Ukraine ne se réforme pas, alors elle implosera ou Poutine la possèdera.

On parle un peu des élections dans le Donbass occupé par les forces pro-russes, des élections qui ne sont pas reconnues par la communauté internationale à l’exception notoire de la Russie. Il n’y a pas d’observateurs internationaux. Seuls quelques représentants de l’extrême-droite européenne ont fait le déplacement (le Front National. Forza, le Jobbik hongrois). The Economist souligne le lien entre les partis d’extrême-droite ou eurosceptiques et Poutine et affirme que l’objectif de ce dernier est de miner le projet européen. La revue britannique mentionne en plus le jeu ambigu de la Hongrie anti-libérale d’Orban qui aimerait voir la petite région de Transcarpathia devenir autonome avec ses 200.000 Hongrois.

Le 11 février 2015, dans un article intitulé « What Russia is up to in Ukraine », la revue britannique prend une tournure très critique à l’égard de la Russie. Selon The Economist, l’Ukraine est en train de perdre la guerre alors que l’Occident, très hésitant, essaie d’obtenir un accord de paix. Il s’agit d’une guerre injuste car l’Ukraine n’a jamais menacé sa population russe, n’a jamais été contrôlée ou dirigée par des fascistes et d’ailleurs, ce pays a une extrême-droite beaucoup moins populaire qu’en Europe de l’Ouest. Par ailleurs, l’OTAN n’a jamais menacé la Russie. Bien au contraire, les membres de cette organisation ont réduit leurs dépenses militaires. The Guardian et The Spectator vont dans le même sens. The Guardian reprend les propos de Gorbachev qu’il n’y a jamais eu de discussion ou d’accord avec Moscou sur l’expansion de l’OTAN.

Ceci dit, The Economist prévient qu’il ne faut pas exagérer la puissance de la Russie. Pour les Britanniques, la Russie est un pays pris dans la tourmente nationaliste et belliqueuse afin de détourner l’attention sur les maux qui rongent ce pays : économie en déclin, prix des carburants en chute libre, corruption endémique, infrastructure en piteux état et peuple désillusionné. Selon la revue, l’Europe doit agir avec patience et fermeté car la stratégie de Poutine est calamiteuse « bad, mad & sad » (mauvaise, folle et regrettable).

Le 10 août 2015, le journal Libération, dans une tribune intitulée « L’Ukraine, un pays bradé sur le marché diplomatique ? » s’inquiète de l’ingérence américaine dans le processus politique du pays. En forçant Kiev à accepter une autonomie des nouvelles entités du Donbass, sortes de gangrène de l’ancien système, les diplomates américains trahissent les Révolutionnaires de la place Maidan qui verraient leur projet d’une société libre de toute corruption et de toute ingérence russe échoué. Les Occidentaux se rendent compte qu’une solution en Syrie ne pourra se faire sans la Russie et pour que cela se fasse, il faut arriver un compromis sur l’Ukraine.

Le 25 mai 2017, The Economist juge les accords de Minsk II morts. Plus personne n’y croit même si tout le monde y tient officiellement. Par ailleurs, le Président Poroshenko, très impopulaire à l’Est du pays, que ce soit des deux côtés du front, ne souhaite pas que la population du Donbass vote aux prochaines élections législatives. Ce président a construit son image grâce à la lutte contre la Russie, sous-entendant ainsi que la paix dans le Donbass ne l’intéresserait pas. Quant à Moscou, ils ne désirent pas financer le Donbass ou arriver à un accord qui les empêcherait de s’ingérer dans les affaires ukrainiennes.

Pour The Economist, la République de Donetsk n’est pas un état populaire de style soviétique. La République de Donetsk est une illusion, une entité gérée par des gangsters qui sont obligés de canarder les positions ukrainiennes de temps à autres pour maintenir le moral et la discipline de leurs combattants mercenaires. Reprenant les arguments d’Igor Girkin (auteur de la prise de Sloviansk au début du conflit), le statu quo ne peut pas durer. Soit la Russie reconnaîtra sa défaite, soit elle devra relancer la conquête d’autres territoires ukrainiens afin de former au final un grand état composé de la Férération russe, du Bélarus et de la Novorossiya ukrainienne.

Par ailleurs, le magazine révèle que tout le monde profite du trafic sur le front, que ce soit les douaniers ukrainiens ou les paramilitaires dans le Donbass. Le blocus imposé par des militants ukrainiens n’arrange pas les affaires de Kiev, ni de Donetsk.

Le Figaro publie un article acerbe sur les républiques autoproclamés avec un titre qui en dit long : Ukraine, voyage en Absurdie (18 décembre 2015). Donetsk est dépeinte comme une ville fantôme qui survit dans l’autarcie, sa banlieue est détruite et les paysages sont surréalistes, ville où la propagande prend de l’ampleur en associant les nationalistes ukrainiens aux nazis, en faisant des rappels constants aux événements de la seconde guerre mondiale et en rappelant le rôle antisémite de Stephan Bandera. Désormais, c’est Moscou qui finance cette région, d’ailleurs le rouble est devenu la devise. Moscou devra payer sa reconstruction car il semble qu’une réconciliation entre Kiev et les russophones du Donbass soit inconcevable.

On parle aussi de la situation économique désastreuse de l’Ukraine avec ses fleurons industriels détruits, avec ses sept millions de chômeurs et une paupérisation généralisée alors que les oligarques continuent à prospérer, notamment Rinat Akhmatov, oligarque au jeu trouble dans la guerre au Donbass. On parle aussi du succès de la Fashion Week à Kiev montrant ainsi deux sociétés parallèles.

Le journal en ligne Mediapart s’intéresse aussi aux oligarques qui s’enrichissent et au trafic de tout genre sur la ligne de front. Dans un article publié le 7 mars 2017, L’Ukraine se divise sur le sort réserver aux régions séparatistes, on nous explique que Kiev considère la guerre dans le Donbass comme une opération anti-terroriste, ce qui justifie à ses yeux la continuité du commerce entre l’Ukraine et les deux Républiques illégales. Kiev ne parle pas d’occupation russe. Sébastien Gobert, le journaliste de Mediapart, explique que l’Ukraine et les territoires rebelles sont interdépendants économiquement. Les rebelles dépendent de la vente leur charbon aux usines ukrainiennes et Kiev a besoin des recettes fiscales de ces usines qui servent à financer l’effort de guerre.

Le nouveau blocus des militants ukrainiens condamné par le gouvernement à Kiev entraîne la nationalisation des entreprises à Donetsk et Lougansk, ce qui représente une catastrophe pour les intérêts politiques et économiques de Rinat Akhmatov.  

Pour le journal britannique, The Times, la guerre dans le Donbass servirait à la Russie de tester de nouvelles méthodes de guerre contre l’Occident. Leur source vient de l’armée britannique.  

La victoire de Jamala à l’Eurovision avec sa chanson 1944 pousse les médias à s’intéresser au sort tragique des Tatars de Crimée. On reparle de la déportation de 200.000 Tatars par Staline et des persécutions qui sévissent aujourd’hui contre eux. On rappelle que les Russes utilisent les mêmes méthodes d’intimidation que dans le Nord Caucase. Les arrestations, les tortures, les disparitions et les meurtres ne sont plus rares en Crimée. Le conseil des Mejlis a été dissous. On parle de déportation hybride en référence à la guerre hybride de Poutine dans l’Est de l’Ukraine. 15.000 Tatars se sont réfugiés en Ukraine. Certains sont poursuivis pour terrorisme islamique et pour être membre du mouvement panislamique, Hizb ut-Tahrir, interdit en Russie depuis 2004 mais toujours légal en Ukraine. Même si certains Tatars tentent de travailler avec la nouvelle administration russe (le mouvement Kyrym),  la grande majorité des Tatars perçoivent les Russes comme des envahisseurs et restent confiants que la Crimée rejoindra l’Ukraine un jour ou l’autre.

Une année plus tard, The Economist consacre un papier sur l’Eurovision et les relations russo-ukrainiennes. En interdisant à la candidate russe(handicapée) de franchir le sol ukrainien – parce qu’elle a contrevenu à la loi ukrainienne qui défend le droit d’entrée à toute personnalité qui promeut l’annexion de la Crimée à la Fédération russe – l’Ukraine provoque une crise diplomatique. En fait, cette interdiction arrange les affaires de la propagande russe qui a fait des Ukrainiens des monstres, défendant à une handicapée de chanter à Kiev. The Economist ironise en disant que cet argument est plus facile à rapporter que de dire la vérité : que les Ukrainiens n’aiment pas voir leur pays être démembré par un voisin plus fort.

De même, cette petite tempête diplomatique fait les affaires du gouvernement à Kiev qui peut ainsi détourner l’attention sur les ratés de la Révolution.

Dérapages et succès

Les Français vont s’intéresser particulièrement aux lois mémorielles qu’ils réprouvent dans l’ensemble parce qu’elles ne font aucune distinction entre le nazisme et le bolchévisme. Dans Causeur, sous la plume d’André Markowicz, on qualifie avec ironie l’Ukraine d’état en devenir démocratique, occidental et anti-russe, où paradoxalement, toute remise en question de la nouvelle vérité historique, perçue comme mensongère, est passible de prison. On ne comprend pas qu’on puisse mettre au même niveau l’Union soviétique et l’Allemagne nazie. Selon l’auteur, il n’y a pas eu de Treblinka sous Staline. Certes, il y a eu le Holodomor, mais ce n’était pas un génocide contre le peuple ukrainien, mais une réaction contre une révolte paysanne refusant la collectivisation. Selon Causeur, ces lois sont établies pour détourner l’attention de la crise économique et de la misère de la population, résultant des exigences d’Angela Merkel. Il faut absolument trouver un ennemi. On assiste ici au triomphe absolu de Poutine, nationaliste russe, qui fait exactement la même chose, mais en beaucoup plus grand.

Mediapart qui se situe aux antipodes politiques de Causeur, est très critique également à l’égard de ces nouvelles lois mémorielles, dont Odessa en est devenu l’emblème avec la statue de Dark Vador remplaçant celle de Lénine. On dit que l’historiographie développée depuis très longtemps dans l’ouest du pays – qui ne  fait la moindre distinction entre le caractère criminel des régimes nazi et soviétique – est désormais à Kiev. L’Ukraine suit le même processus que les pays de l’Europe centrale dans les années 90. On note que les Ukrainiens nostalgiques de l’URSS qui lui ont donné leurs meilleures années de leur vie sont marginaux aujourd’hui. Ils ne représentent que les retraités. Pour Laurent Geslin et Sébastien Gobert, ce sont Vladimir Poutine et sa guerre hybride dans le Donbass qui d’une part, ont unifié l’état ukrainien et d’autre part, ont accéléré l’ukrainisation de l’historiographie.

On dit que l’Ukraine a toujours eu un complexe d’infériorité face à l’historiographie russe. Elle ne peut pas ignorer la logique biologique du développement. Face à pays ravagé par une crise économique sans fin, saigné par une corruption endémique et par une classe politique prédatrice, les lois mémorielles paraissent comme une façon de distraire les Ukrainiens. Cette question sur les lois mémorielles est facilement mobilisatrice.

En conclusion, on se pose la question si l’invention d’une nouvelle mythologie pourra rassembler les citoyens dans un projet national ? Selon Mediapart, l’identité ukrainienne existe déjà, que l’on parle ukrainien ou russe. Ce sont les échanges économiques et la prospérité de la population qui contribueront à une nouvelle façon de vivre ensemble.

Les Britanniques condamnent l’interdiction des réseaux sociaux russes en Ukraine. Cette mesure populiste est une entrave à la liberté d’expression car les plateformes russes telles que VKontact ou Odnoklassniki ne menacent pas l’état ukrainien. Bien au contraire, VKontact a permis de faire circuler les photos prouvant la présence militaire russe en Ukraine. Ces réseaux permettent aussi des échanges entre les populations vivant des deux côtés du front. C’est une mesure inefficace et antirusse qui permet au Président en perte de popularité de préparer sa prochaine campagne électorale de 2019. Même chose en France où le Courrier International reprend un article publié dans Ekonomitchna Pravda dans lequel on comprend certes la notion de propagande russe mais où on s’inquiète de voir l’émergence d’une cyberdictature, à l’instar de la Chine, de la Corée du Nord et de la Russie.

Néanmoins, dès le début de conflit, la BBC mentionne que les journalistes ukrainiens, quoiqu’antirusses, sont plus modérés que leurs confrères russes et que les voix dissidentes ont leur droit d’antenne en Ukraine.

Dans un article du 25 mai 2017, le magazine britannique The Economistsouligne encore que l’Ukraine figure parmi les pays les plus corrompus de l’ex-Union Soviétique et que la fraude est endémique surtout dans l’approvisionnement des ministères et des compagnies nationales. Cependant, il mentionne un certain succès dans la lutte contre la corruption dans le ministère de la santé quand celui-ci a fait appel aux services d’une agence internationale  (en l’occurrence britannique) pour lui fournir en achats de médicament. Le ministère a fait une économie de 38% par rapport à l’année précédente et cela malgré la mauvaise volonté de certains fonctionnaires.

Avec le conflit qui reprend de l’ampleur dans le Donbass, la lutte contre la corruption risque de baisser. Déjà des hommes et des femmes politiques cherchent à discréditer le centre d’action anti-corruption. Le Figaro et Le Monde mentionnent aussi les meurtres du journaliste Cheremet et de l’ex-député russe Denis Voronenkov à Kiev, montrant que l’Ukraine reste encore un pays gangréné par les mafias ukrainienne et russe.

Pour finir sur une note positive, le 31 août 2016, The Guardian consacre un article sur le renouveau culturel à Kiev (Kiev’s new Revolution: young Ukrainians spur cultural revival amid the conflict). Selon le journal anglais, Kiev est devenue un bouillon de culture où créativité artistique et entreprenariat sont en plein boom. Les jeunes kiéviens n’ont plus peur, ils se sentent libres et ceci constitue la plus grande victoire de l’après Maidan. Quant au journal Libération, on mentionne que Kiev est devenue une sorte de Mecque à l’opposition russe, avec la venue de nombreux opposants russes et l’ouverture d’une Maison de la Russie Libre. Toutefois, on note que beaucoup Ukrainiens désirent une coupure totale avec la Russie.

On peut dire que les médias français et britanniques ont largement couvert les événements tragiques en Ukraine. Même si nombreux sont ceux qui sont tombés dans le piège de l’amalgame fait entre population russe et population russophone – amalgame voulu par la propagande russe afin de donner l’image d’un pays fragile en quête d’une identité nationale – les journaux britanniques et français sont restés dans l’ensemble plutôt neutres. L’Ukraine est dépeinte comme victime d’une agression russe qui a pour objectif d’endiguer l’avancée des valeurs occidentales et démocratiques dans l’ancienne Union Soviétique. Le mouvement Maidan est perçu à la fois comme un mouvement pro-européen et comme une révolte populaire contre le système oligarchique, ce qui laisse certains journalistes assez perplexes quant à la capacité et à la volonté politique des leaders de l’opposition de réformer le pays. Les journaux eurosceptiques se sont attardés longuement sur la présence des groupuscules et des nationalistes de l’ouest de l’Ukraine sur la place Maidan.

La couverture médiatique a été très forte pour cinq événements :

1) le refus du président Yunakovych de signer l’association économique avec l’Union Européenne.

2) le massacre sur la place Maidan et le renversement du régime en février 2014.

3) l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014.

4) la destruction de l’avion de ligne de la Malaysian Airlines en juillet 2014.

5) la victoire de Jamala à l’Eurovision.

Cependant, Le Brexit, le coup d’état raté en Turquie, la guerre en Syrie, l’élection de Donald Trump, l’incertitude au niveau des élections présidentielles françaises et la lassitude de public par rapport à l’Ukraine ont renvoyé le conflit au Donbass aux faits divers.

Dans l’ensemble, les médias de gauche ont été plus compréhensifs envers les Ukrainiens tandis que la presse de droite, plus eurosceptique et critique à l’égard de l’Islam, regrette que l’Occident ait sacrifié son partenariat avec la Russie, pays jugé indispensable dans la lutte contre les djihadistes. Cette presse serait plutôt favorable à la levée des sanctions qui nuisent à la finance britannique, à l’agriculture française et aux contrats juteux pour l’industrie de l’armement. Enfin, il existe en France, une sorte de lobby russe constitué d’intellectuels et d’hommes et de femmes politiques souverainistes qui vivent un certain romantisme par rapport aux relations franco-russes. Le Parisien y consacre un article intitulé « en France, les pro-russes se recrutent à gauche comme à droite ».

Néanmoins, l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron et la possibilité d’un échec du Brexit constituent deux événements favorables à l’Ukraine.

form-idea.com Odessa, le 29 juin 2017.

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