L'alliance anglo-bretonne sous le règne de Jean V
1413 - 1427
Intérêts stratégiques
Même à elle seule, une neutralité bretonne, par la position géographique du duché, encouragerait les Anglais à envahir la Normandie. Dans le cas contraire, une contre-attaque bretonne empêcherait l’établissement d’un grand fief anglais dans le nord-ouest de la France.[4]
Par ailleurs, si Henry V, homme arrogant, froid, ambitieux et insupportable se refuse à attaquer plus tard la Bretagne bien qu’il soupçonne Jean V de perfidie, c’est parce qu’il sait pertinemment que les Bretons assurent l’approvisionnement des troupes anglaises en Normandie. Ils livrent pains, vivres et chevaux, en témoignent les nombreuses lettres de protections pour les marchands bretons reçues par les autorités anglaises de Caen et de Rouen, archivées dans les Rotuli Normaniae.[5]
Quant à Jean V, cette entente passée avec l’Angleterre le protège des Anglais mais surtout des Français. Le souvenir de la tentative d’annexion du duché par les troupes de Charles V pendant le règne de son feu père, Jean IV, ont marqué les esprits et restent dans les mémoires collectives dans de nombreuses régions de Haute-Bretagne. Entre deux ennemis potentiels, Jean V préfère s’allier avec celui qui lui garantit la sécurité et une plus grande indépendance.
Intérêts politiques
En 1422 – moins de deux ans après la machination politique entre les Penthièvre-Clisson et les Valois – le duc adhère au traité de Troyes qui pourtant ne présente aucun avantage pour le duché. Troyes, qui fait du roi d’Angleterre l’héritier de la Couronne de France[8], a été négocié avec les Bourguignons[9] pendant le rapt de Jean V[10], sans la participation et l’assentiment de ce dernier, qui se retrouve du coup vassal d’Henry V. En s’associant à ce traité le 8 octobre 1422, Jean V, homme pragmatique, ne fait là que transférer son allégeance théorique des Valois aux Lancastre. Mais les Anglais ne lui sollicitent pas l’hommage pour le moment. En 1423, ayant toujours en tête le mauvais souvenir de sa séquestration, Jean V signe avec le duc de Bedford, devenu Régent de France depuis la mort d’Henry V, «alliance et confédération », où Bretons et Anglais se promettent assistance mutuelle en cas d’une attaque de l’ennemi.[11]
Dès le départ, l’alliance anglo-bretonne est dans l’ensemble fructueuse pour Jean V. Celui-ci, fort de sa position, en profite pour maintenir les Français dans l’illusion d’un possible ralliement de son duché en échange de concessions politiques de leur part. De cette manière, en octobre 1415, il acquiert de Charles VI le port stratégique de Saint-Malo en retour de la promesse d’une aide militaire contre les Anglais, promesse qui ne sera jamais tenue. Jean V fera toujours en sorte d’arriver trop tard au combat,[12] d’autant plus qu’avec l’arrivée des Lancastre en Normandie, le duché de Bretagne s’accommode fort bien de cette nouvelle présence et connait même une nouvelle ère de prospérité.[13]
Intérêts économiques
Qu’en divers lieux de Normandie il y avoit force garnisons de la part du Roy d’Angleterre […] dont les soldats, par le temps de tresves venoient si souvent en Bretagne marchandans, & autrement qu’ils acquitent une grande habitude, & cognoissance au pais.[16]
Ainsi les Bretons se sont-ils vite adaptés et habitués à la nouvelle conjoncture en Normandie, ils ont établi avec les Anglais un commerce dynamique et lucratif pendant les trente-cinq années d’administration lancastrienne. Le malheur de la Normandie représente une occasion d’émancipation politique pour le duc de Bretagne et une aubaine économique pour ses sujets.
Notes de l’auteur
[2] Knowlson fait remarquer que ce commentaire « d’alliance divine » venant de la bouche d’Henry V était d’autant plus étrange que la Bretagne et l’Angleterre s’opposaient dans le schisme de l’Eglise. Ibid., 92.
[3] Griffith (1981), The Reign of King Henry VI. Londres, Ernest Benn, 1981, 178, 185-186.
[4] Knowlson, 176.
[5] Ibid., 78-79, 105-106 & 176.
[6] Leguay et Martin, Fastes et Malheurs de la Bretagne ducal, 1213-1532. Rennes, Ouest-France, 1982, 194-198.
[7] Selon Jones, cette capture de Jean V organisée par Marguerite de Clisson et ses fils, Olivier et Charles de Bretagne, fut soutenu par le Dauphin. Mais, comme celui-ci ne tira finalement aucun avantage de cet événement, Jean fut relâché le 6 juillet 1420. Par la suite, les Penthièvre furent condamnés pour félonie, trahison et lèse-majesté, ce qui entraîna la confiscation de tous leurs biens en Bretagne. Jones, « Trahison et l’idée de lèse-majesté dans la Bretagne du XVe siècle », in Actes du 107e congrès national des Sociétés Savantes. Brest, 1982. La Faute, la Répression et le Pardon. Paris, C.T.H.S., 1984, 99-100.
[8] Le traité de Troyes fut rejeté et dénoncé comme une imposture par une partie de la noblesse française, qui finalement a soutenu les revendications du Dauphin déshérité, Charles VII. Le traité de Troyes faisait d’Henry V l’héritier de la couronne de France par son mariage avec Catherine de Valois, fille de Charles VI. Il y était spécifié que le royaume de France restait séparé du royaume d’Angleterre et conservait ses institutions et ses coutumes. On instaurait une double monarchie. En 1422, Henry V et Charles VI moururent à peu d’intervalle, respectivement le 31 août et le 21 octobre, faisant ainsi d’Henry VI, alors âgé de 10 mois, roi d’Angleterre et roi de France. Paul Bonenfant, « Du meurtre de Montereau au traité de Troyes », mémoires, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1978 (sér. Ii, tome 52). Voir aussi l’article de Bourdeaut sur Marguerite de Clisson, Bourdeaut. «Jean V et Marguerite de Clisson », B.S.A.N, t.54 (1913), 331-417.
[9] Ce traité fut le fruit d’une entente entre le roi Henry V, les Parisiens et le duc de Bourgogne. Philippe le Bon conclut cet accord avec les Lancastre afin de faciliter son combat mené contre les Armagnacs et pour venger son père, assassiné en 1419. Le risque pour l’Angleterre résidait dans le manque d’enthousiasme chez les Bourguignons puisque Philippe aurait souhaité hériter de la couronne de France. Bonnefant, 180-183.
[10] Le duc fut séquestré de février à juillet 1420. Knowlson, 113-131 ; Blanchard, Lettres et mandements de Jean V, duc de Bretagne, de 1402-1442. Nantes, Société des Bibliophiles Bretons, 1889-95, 5 vol., t.vi, 6-11.
[11] Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne. Paris, 1742-1746 [réimprimé en 1968, Farnborough, Gregg International Publishers], 3 vol., ii, 1135-1138. A la mort d’Henry V, l’empire lancastrien fut divisé en deux gouvernements, le duc Humphrey de Gloucester devint Protecteur de l’Angleterre (le Parlement lui refusa le titre de régent) et le duc John de Bedford, Régent de France (1422-1435).
[12] Les troupes du duc arrivèrent trop tard à la bataille décisive d’Azincourt, le 25 octobre 1415. Knowlson parle de lenteur calculée dans les déplacements des troupes ducales. Knowlson, 94-97.
[13] Ibid., 112
[14] 75 Basin-Samaran, Histoire de Charles. C. Samaran (éd.), Paris, « Les Belles Lettres », 1933-1944, t. 2, 71.
[15] Knowlson, 160 ; Leguay et Martin, 199.
[16] Argentré, Histoire de Bretagne, Paris, 1668, 3e éd. (1e éd. : 1588). 923 ; Jean de Saint-Paul,
Chronique de Bretagne de Jean de Saint-Paul, Chambellan du duc François II. A. de la Borderie (éd.), Nantes, Société des Bibliophiles Bretons, 1881. 58.
Série sur les relations anglo-bretonnes au XV siècle
- L’anglophilie de Jean IV, duc de Bretagne
- Destin d’une grande reine méconnue : Jeanne de Navarre
- Le labyrinthe familial du duc de Bretagne, Jean V
- L’alliance anglo-bretonne (1413-1427)
- La Bretagne face au déclin de la France anglaise (suite)
- Les ducs de Bretagne, médiateurs des Anglais
- Gilles de Bretagne, le prince anglophile assassiné
