8. Le pouvoir des régions occidentales de l'Ukraine à la Rada
SÉRIE : CHRONIQUE D’UNE RÉVOLUTION (UKRAINE 2013 – 2017)
Point de vue de la revue britannique The Economist
À la suite des élections législatives ukrainiennes de 2014, The Economist souligne le poids déterminant qu’ont acquis les régions occidentales du pays au sein de la nouvelle majorité parlementaire. Cette évolution politique traduit non seulement un basculement vers l’Europe, mais également la profonde fracture territoriale et identitaire qui traverse l’Ukraine.
L’analyse du scrutin met en évidence une participation nettement plus élevée dans l’Ouest que dans d’autres régions du pays : à Lviv, bastion du nationalisme ukrainien et du mouvement pro-européen, 70 % des électeurs se sont rendus aux urnes, contre seulement 40 % à Odessa, dans le Sud, où la population russophone reste significative et plus méfiante vis-à-vis des autorités issues de la révolution de Maïdan.
Malgré son affaiblissement, le Parti des Régions — discrédité par sa proximité avec l’ancien président Ianoukovitch et par son image corrompue — parvient encore à survivre politiquement sous une nouvelle bannière : celle du Bloc d’Opposition. Ce dernier recueille environ 9 % des suffrages, principalement grâce au soutien des régions orientales, ce qui lui permet de faire entrer entre 60 et 70 députés à la Rada. Ces élus, bien que minoritaires, incarnent la continuité de l’ancien système et demeurent un levier d’influence pour les forces pro-russes.
Face à eux siègent désormais de nouveaux députés portés par la vague de contestation du Maïdan : des militants civils, des représentants de la société civile, ainsi que d’anciens commandants de bataillons ayant combattu sur le front contre les séparatistes pro-russes dans le Donbass. Ce renouvellement politique sans précédent est porteur d’espoir, mais aussi de nombreuses incertitudes quant à la stabilité du pays.
The Economist met d’ailleurs en garde contre toute tentation d’isoler les députés de l’opposition ou de marginaliser les régions russophones. Une telle stratégie, si elle venait à se concrétiser, ne ferait que renforcer le sentiment d’exclusion et alimenterait les tensions, particulièrement dans les zones les plus sensibles comme Kharkiv, Odessa, Zaporijia, Marioupol et même Kiev, où l’influence de Moscou et l’activisme des agents russes demeurent palpables.
Certes, la coalition actuellement au pouvoir se présente comme résolument pro-européenne, affichant une volonté affichée d’intégration occidentale. Pourtant, son unité reste précaire. L’histoire récente a montré que les alliances politiques en Ukraine sont souvent éphémères, minées par les ambitions personnelles, les rivalités entre leaders et les intérêts économiques divergents. The Economist rappelle ainsi qu’après la Révolution orange de 2004, les espoirs démocratiques ont été rapidement déçus par les luttes internes et la corruption endémique.
Cette fois-ci, le contexte est encore plus dramatique. L’Ukraine est à un tournant décisif : ruinée par des années de mauvaise gouvernance, déstabilisée par la guerre dans l’Est, amputée de la Crimée annexée par la Russie, elle est au bord de la faillite. La survie même de l’État dépend de sa capacité à mettre en œuvre des réformes structurelles profondes. Mais ces réformes, exigées par les bailleurs internationaux, ne seront pas sans douleur. Elles signifieront pour la population davantage de sacrifices, notamment sur le plan social et énergétique.
Le spectre des coupures de gaz plane déjà sur le pays, conséquence à la fois des tensions géopolitiques avec la Russie et des difficultés économiques internes. Dans ce contexte, les Ukrainiens devront faire preuve d’une résilience exceptionnelle pour affronter les épreuves qui s’annoncent.
Dans son édition du 1ᵉʳ novembre 2014, The Economist résume la situation avec une formule lapidaire mais implacable : si l’Ukraine refuse ou échoue à se réformer, elle risque purement et simplement l’implosion, ou pire encore, de retomber sous l’influence directe du Kremlin. Autrement dit, sans réformes, deux scénarios sombres se profilent : le chaos intérieur ou la domination russe.
La révolution ukrainienne, loin d’être achevée, est donc à un carrefour. Derrière l’apparente victoire démocratique et les aspirations européennes, les défis qui se dressent sont immenses. L’issue dépendra autant de la sagesse des élites politiques que de la capacité de la société ukrainienne à surmonter les fractures qui la traversent.
FΩRMIdea Paris, le 24 juillet 2017.
