Le P’tit Manu face à l’élite parisienne

Après son long séjour dans cette France périphérique que l’on qualifie pudiquement d’« ultramarine », le P’tit Manu est enfin rentré chez lui, là où bat le vrai cœur de la République : Paris.

Il avait enduré les cocotiers et la chaleur ; il avait été envahi par un vague sentiment de nostalgie : il se sentait expatrié alors que la France, chacun le sait, est une et indivisible, valeur républicaine martelé sur les plateaux télé du VIIᵉ arrondissement.

Les Français — entendez l’élite politico-médiatique, diplômée, subventionnée et résolument morale — aiment à rappeler à qui veut l’entendre que la République n’établit aucune distinction entre ses enfants : Antillais, Mahorais, Bretons, Franco-Algériens, Franco-Vietnamiens, catholiques, musulmans, sikhs ou vaguement agnostiques, tous unis par cette belle et grande tradition, cet amour mystique de la patrie et de la langue de Molière. « Nous sommes, tous, les enfants de la République », proclame-t-on lors des cocktails subventionnés, coupe de champagne bio à la main, sous les dorures du VIᵉ arrondissement. Paris, bien sûr, demeure le phare universel de l’élégance morale et de l’élitisme chic. Le P’tit Manu adhère à ce credo avec la ferveur du néophyte revenu à la civilisation.

Son poste au Haut-Commissariat au Plan constitue une parfaite illustration du génie administratif français : une institution dont nul ne saurait définir précisément l’utilité, mais dont chacun s’accorde à reconnaître la nécessité stratégique, qualificatif éminemment prestigieux alors qu’il ne nécessite ni compétence ni investissement.

À vrai dire, le P’tit Manu n’a jamais tout à fait compris les missions exactes de l’institution, mais les 4 300 euros nets mensuels pour 32 heures hebdomadaires de présence studieuse lui conviennent.

Parfois, il plaisante avec ses collègues :
— « Avouez que ça sonne un peu bolchévique, non ? »
On rit beaucoup. L’ironie est autorisée, tant qu’elle reste dans l’entre soi, évidemment.

Paris est magique, pour ce petit microcosme : déjeuners de travail dans d’exquis restaurants où la carte change plus vite que les doctrines politiques, vernissages où se montre tout le gratin culturel qui vante l’inclusion entre deux coupes de mousseux ; concerts engagés, pièces contemporaines subventionnées, week-ends à Deauville pour « décompresser du service public ». L’employeur finance même des cours d’anglais particuliers, parfois dispensés sur d’élégantes terrasses de café — parce que l’internationalisation de la start-up nation exige une parfaite maîtrise du small talk. « Que la vie est belle ! » songe le P’tit Manu. Il se reconnaît presque dans Emily in Paris — sans le talent marketing, mais avec la même fascination pour les cafés instagrammables.

Puis il y eut les Gilets jaunes. Ces silhouettes fluorescentes eurent l’indélicatesse de rappeler que la fiscalité ne se vit pas de la même manière à Saint-Germain-des-Prés qu’en Mayenne. Ces gueux vinrent troubler le confort moral de ceux qui proclamaient la justice sociale depuis leur appartement haussmannien.

Heureusement, le Président veille. Lorsque la rue gronde, il annonce des baisses d’impôts, des chèques énergie, des référendums aux contours philosophiques — proportionnelle, fin de vie, simplification administrative. Puis, lorsque le calme revient, la sagesse institutionnelle reprend ses droits : on consulte, on temporise, on expertise, on missionne. Et finalement, on ne change rien. La stabilité est un art. Elle protège la République de toute transformation excessive — et ses élites de toute remise en question.

Mais le véritable drame survint dans la sphère familiale.

Sa mère, Antoinette — socialiste historique, navigatrice pragmatique portée des vents électoraux — venait de perdre les élections régionales à Nantes. Elle avait pourtant coché toutes les cases de la modernité politique : présence aux fêtes religieuses, notamment à l’Aïd el-Kébir, célébration très médiatisée ; promesse de caméras de surveillance ; projet d’aéroport écoresponsable ; vague ouverture à un référendum identitaire. Elle avait même accepté le soutien présidentiel, bien qu’une prudence élémentaire lui soufflât qu’une photo commune pouvait valoir un point de moins dans les sondages. Mais en politique, la loyauté verticale prévaut toujours sur l’arithmétique électorale.

Et la République sait récompenser la loyauté. Après quelques semaines d’un suspense haletant — du moins dans les couloirs ministériels — Antoinette fut nommée directrice de l’ANREPS : Agence nationale des ressources économiques du pôle Sud.

Les bureaux ? Paris, VIIᵉ arrondissement.
Le terrain d’action ? Conceptuel.
La Terre Adélie ? Symbolique.
Le logement de fonction ? Un modeste 180 m² dans le VIIIᵉ, aux frais de l’État.

L’Antarctique peut patienter ; la gouvernance, elle, ne saurait s’éloigner des bons restaurants.

Lors du dîner familial, l’annonce suscita un silence respectueux.
— L’ANREPS ? demanda Jacques, son mari.
— Oui.
— Tu pars en Antarctique ? osa Nicolas.
— À Paris, évidemment.

Nicolas, étudiant en business school — financée par la bienveillance maternelle — tenta une objection : — Mais tu n’as jamais étudié l’économie ! Ni dirigé d’entreprise !

Antoinette sourit avec cette indulgence que seule confère l’expérience du pouvoir :
— Mon cher, j’ai dirigé une région pendant cinq ans. L’économie est avant tout une question d’orientation stratégique.

Le P’tit Manu intervint avec admiration :
— Maman incarne la résilience républicaine. Elle ne chute jamais, elle se repositionne.

Antoinette, émue :
— J’ai toujours été socialiste dans l’âme. Je crois profondément au partage. D’ailleurs, Manu, tu quitteras ton studio et tu viendras vivre avec moi. Ce sera plus simple. Et puis, c’est financé par l’État. Autant optimiser la solidarité nationale.
— Je ne veux pas profiter…
— Mon chéri, ce n’est pas en profiter. C’est participer au modèle social.
lle conclut avec un enthousiasme mesuré :
— Pour célébrer cette nomination, une semaine aux Maldives. En classe affaires, naturellement. Il faut savoir se reposer pour mieux servir la République.

Nicolas ne put s’empêcher :
— J’admire ta cohérence, Maman. Tu dénonces les privilèges, tu prônes la taxation vertueuse, tu encadres l’enrichissement… et tu vis comme une aristocrate.

Jacques intervint, conciliant :
— Un peu de respect. Ta mère se bat. La politique est un combat exigeant — surtout lorsqu’il est bien rémunéré.

Antoinette, solennelle :
— Je suis une navigatrice portée par les vents.

Nicolas murmura :
— Oui. Mais sur un parcours très balisé, presque royal !

026©Pierre Scordia

Les Chroniques du P’tit Manu sont une œuvre de fiction satirique. Les personnages, situations et institutions décrits relèvent de l’imaginaire narratif. Toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants ne saurait être que fortuite.

 Politics & Institutions

FrenchEnglish
la Républiquethe Republic
élite politico-médiatiquepolitical-media elite
subventionnéstate-funded
Haut-Commissariat au PlanHigh Commission for Planning
mission (administrative)official assignment / mandate
expertiseexpert assessment
loyauté verticaleloyalty to higher authority
se repositionnerto reposition oneself
orientation stratégiquestrategic direction
simplification administrativeadministrative simplification
modèle socialsocial welfare model
nominationappointment

 Satire & Social Criticism

FrenchEnglish
satiresatire
ironieirony
entre-soiinsular social circle
microcosmemicrocosm
gratin culturelcultural elite
gueux (ironique)riffraff / commoners (ironic)
confort moralmoral comfort
hypocrisiehypocrisy
indulgenceindulgence
cohérenceconsistency
aristocratearistocrat

 Privilege & Power

FrenchEnglish
logement de fonctionofficial residence
aux frais de l’Étatat the State’s expense
privilègeprivilege
bien rémunéréwell-paid
solidarité nationalenational solidarity
optimiserto optimize
classe affairesbusiness class
financé par l’Étatstate-funded

 Society & Territory

FrenchEnglish
France périphériqueperipheral France
ultramarineoverseas (territories)
arrondissementdistrict (Paris)
haussmannienHaussmann-style
AntarctiqueAntarctica

 Useful Expressions

French ExpressionEnglish Equivalent
battre le cœur de…to be the beating heart of…
chacun le saitas everyone knows
nul ne saurait…no one could possibly…
à vrai direto tell the truth
lorsque la rue grondewhen the streets protest
rien ne changenothing changes
se repositionnerto reinvent oneself strategically

 False Friends

FrenchCorrect English Meaning
actuellementcurrently (not “actually”)
éventuellementpossibly (not “eventually”)
sensiblesensitive (not “sensible”)
moralethical (not “morale”)

Les chroniques du P’tit Manu

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Franco Battiato

February 13, 2026