Craintes et ambiguïtés bretonnes au XVe siècle
Faiblesses militaires de la Bretagne
Par ailleurs, assez surprenant pour une péninsule, le duché de Bretagne ne dispose pas de flotte de guerre. A l’instar du roi d’Angleterre, le duc doit faire appel à sa marine marchande pour assurer la protection des côtes de son domaine.
Renforcement du pouvoir des Valois
La conférence internationale de Vannes
Malheureusement, faute de source, nous ne connaissons pas le résultat de la conférence de Vannes du 23 juin 1438. On suppose qu’elle s’achève par un échec, mais, comme le souligne l’historien britannique Knowlson, elle marque pourtant un succès pour la diplomatie bretonne parvenue à réunir sous ses hospices les deux camps ennemis.[7] Quant à son confrère, Griffiths, l’échec de Vannes réside dans la détention du duc d’Orléans en Angleterre :[8] sa remise en liberté est devenue la condition préalable et sine qua non au consentement de Charles VII dans des négociations de paix ; aussi, Jean V avance-t-il le sixième du montant de la rançon, soit 20.000 couronnes. Seul le roi de France versera une plus grande part (30.000 couronnes).[9] Il est plutôt étonnant que le duc de Bretagne, réputé pour être un homme parcimonieux, paie une telle somme pour le duc d’Orléans. Pour Griffiths, si Jean V est prêt à débourser autant, c’est parce qu’il compte affaiblir le pouvoir de Charles VII en libérant un prince de sang si puissant. Il ne s’agit aucunement d’un geste généreux ou altruiste de la part du duc qui espère que le retour d’Orléans, chef du parti Armagnac, sèmera jalousie et discorde au sein d’une aristocratie française si âpre et si zélée dans l’art de la calomnie.[10]
Soutien breton à la Praguerie des princes français
Le roi de France, prudent, sentant le danger d’être pris dans un étau en Guyenne et en Champagne, se montre plus flexible et ouvert à l’idée d’une paix avec l’Angleterre. Par ailleurs, comme le rappelle le chroniqueur Basin, la France en cette première moitié du XVe siècle, sans cesse pillée par les troupes anglaises et par les mercenaires, est beaucoup plus épuisée que son ennemie d’Outre-manche.[11]
Donc, pour s’assurer son soutien, le duc de Bretagne est sollicité et invité tant en France qu’en Angleterre. Henry VI convie Jean V à se rendre à Calais mais celui-ci en pleine intelligence avec les princes rebelles craint que Charles VII en profite pour envahir son duché. Afin de le rassurer, les Anglais, par la voix du duc d’York, lui proposent d’assurer la protection de la Bretagne lors de son absence. Le duc s’y refuse comme il rejettera plus tard la convocation de Charles VII, le 19 janvier 1442.[12] Gardant en mémoire le traumatisme de sa séquestration par les Penthièvre-Clisson, Jean V se méfie des pièges et s’oppose à quitter son domaine ducal.
La trêve anglo-française de Tours
Selon l’historien du XIXe siècle James H. Ramsay, ce mariage apparemment sans grande valeur pour les Lancastre s’explique par l’influence du duc de Suffolk et des Beaufort qui, connaissant la faible personnalité d’Henry VI, pensent que le roi tombera facilement sous l’emprise d’une reine favorable au parti De la Pole-Beaufort. En soutenant cette union, Marguerite d’Anjou ne pourrait qu’être redevable à ses bienfaiteurs. De même, les Beaufort comptent sur l’alliance angevine pour consolider leur mainmise sur le Maine.[15] Connaissant les luttes internes au sein du conseil royal, cette version semblerait la plus logique.
Cependant, John Ferguson donne une tout autre explication : le duc de Suffolk et Charles VII ont convenu d’un arrangement à Tours : la souveraineté anglaise sur la Normandie, Calais, le Maine et la Guyenne sera reconnue en échange d’un abandon des droits Lancastre sur la Couronne de France. Le Parlement anglais, satisfait de cet accord encore officieux et du mariage royal, félicite le duc. Malheureusement pour l’Angleterre, il s’agit là d’une ruse de Charles VII puisque l’année suivante, il se rétractera, l’autorité lancastrienne s’exercera, uniquement sur la Guyenne. Suffolk, piégé mais soucieux de son prestige, résistera à la rupture des pourparlers. Il refuse que les négociations de paix avec la France échouent, c’est pourquoi il aurait persuadé Henry VI d’arranger une entrevue avec son oncle, Charles VII.[16]
Le rôle joué par la Bretagne aux négociations du traité de Tours
Pour Griffiths, les Bretons assurent encore un rôle central dans les négociations anglo-françaises, leurs ambassadeurs sondent régulièrement Anglais et Français sur leurs intentions et leurs attentes. Ils servent, par jeux interposés, d’intermédiaire entre les deux camps de sorte qu’ils feront savoir aux Anglais que le parti adverse préfère traiter avec le duc de Suffolk. Enfin, l’idée du choix de Marguerite d’Anjou comme future épouse d’Henry VI aurait proposée par des envoyés bretons en Angleterre vers le mois d’août de l’année 1443.[19]
Mariage de Henry VI, roi d’Angleterre et de France et Marguerite d’Anjou.
Notes de l’auteur
[2] Trêve signée en décembre 1440 entre la Bretagne et la Bourgogne, comprenant les Pays-Bas. Ibid., 1344-1345.
[3] J.P. Leguay et H. Martin, Fastes et Malheurs de la Bretagne ducal, 1213-1532. Rennes, Ouest-France, 1982, 195-196.
[4] Bertrand d’Argentré, Histoire de Bretagne, Paris, 1668, 3e éd. (1e éd. : 1588), 900-901.
[5] R.A. Griffiths, The Reign of King Henry VI. Londres, Ernest Benn, 1981., 198-199.
[6] Sur la carrière diplomatique et politique de John Popham, voir Roskell, Parliament and Politics in Late Medieval England, The Hambleton Press, 1983, 353-355.
[7]G.A. Knowlson, Jean V, duc de Bretagne et l’Angleterre (1399-1442). Cambridge-Rennes, 1964, 167.
[8] Griffiths (1981), 446.
[9]René Blanchard. Lettres et mandements de Jean V, duc de Bretagne, de 1402-1442. Nantes, Société des Bibliophiles Bretons, 1889-95, 5 vol., t. 4-8 (coll. : Archives de Bretagne), t.vii, 250-252 ; Knowlson, 169.
[10] Griffiths (1981), 444.
[11]Thomas Basin, Histoire de Charles. C. Samaran (éd.), Paris, « Les Belles Lettres », 1933-1944, t. 2, ii, 291 ; Knowlson, 169 & 173-174.
[12] Knowlson, 174.
[13] La trêve fut conclue le 20 avril 1444 à Tours et l’accord sur le mariage royal fut rédigé deux jours plus tard. Griffiths (1981), 485.
[14] René, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc d’Anjou, de Lorraine et de Bar. Il est le cousin de Charles VII.
[15] James H. Ramsay, Lancaster and York. Oxford, Clarendon Press, 1892, vol. ii, 50-51.
[16] Ferguson arrive à cette conclusion en utilisant comme source : Rymer, xi, 59 ; Basin-Samaran, 290 ; Stevenson (1861), i, 87-182 ; C. de Beaurepaire, Les Etats de Normandie sous la domination anglaise, Evreux, 1859, 68 et P.S. Lewis, « War Propaganda and Historiography in Fifteenth-Century Fance and England », T.R.H.S., 5th ser., 15 (1965), 1-22. John Ferguson, English diplomacy. 1422-1461. Oxford, 1972, 27-28.
[17] Argenté (1668), 90 ; Alain Bouchart, Grandes Croniques de Bretaigne. Marie-Louise Auger et Gustave Jeanneau (éd.), Paris, C.N.R.S., 1986-1998, 3 vol., 327-328.
[18] Bertram Wolffe, Henry VI. Londres, Methuen, 1981, 179.
[19] Griffiths (1981), 482-492. Il est possible que les Bretons servent d’intermédiaires pour la cour angevine puisque les liens ente Montfort et les Anjou sont importants depuis les années vingt de ce XVe siècle.
SÉRIE SUR L’HISTOIRE DES RELATIONS ANGLO-BRETONNES AU XV SIÈCLE
- L’anglophilie de Jean IV, duc de Bretagne
- Destin d’une grande reine méconnue : Jeanne de Navarre
- Le labyrinthe familial du duc de Bretagne, Jean V
- L’alliance anglo-bretonne (1413-1427)
- La Bretagne face au déclin de la France anglaise
- L’ascension de John Beaufort et l’instabilité dans les marches de Bretagne (suite)
- Gilles de Bretagne, le prince anglophile assassiné
