ANGELA MERKEL : L’UNITÉ EUROPÉENNE ?

Par Pierre Scordia

Angela Merkel est perçue comme une femme politique exceptionnelle, prudente, mesurée et pragmatique, une pro-européenne qui a su maintenir la paix et la prospérité en Europe. Cette dirigeante qui aurait sauvé l’Euro et qui aurait tenu tête à Donald Trump et Vladimir Poutine a reçu la plus haute distinction française par Emmanuel Macron : « la Grand’Croix[1] ».

Cependant, si l’on s’attarde, on peut affirmer que Merkel est loin de faire l’unanimité. Elle a été responsable d’une austérité dogmatique qui a appauvri les pays de l’Europe du Sud et a accéléré leur désindustrialisation, elle a voulu punir la Grèce en caressant l’idée d’expulser ce pays de la zone Euro, elle a encouragé en Europe une immigration massive aux répercussions graves, elle a passé un accord avec Erdoğan sans consulter au préalable ses partenaires européens et elle a toujours facilité le dialogue et la signature d’accords commerciaux avec les régimes autoritaires et totalitaires qui menacent les valeurs européennes : Turquie, Russie, Chine et Biélorussie.

Quand on est dirigeant, il ne fait aucun doute qu’on doit avoir recours parfois à la Realpolitik – et donc laisser de côté les principes démocratiques – car les enjeux politiques et économiques sont trop importants. Mais il semble que Madame Merkel a négocié le plus souvent au non des seuls intérêts économiques de l’Allemagne.

CRISE DE L’EURO

Revenons à la crise grecque qui a débuté en 2008, le ministre des finances Wolfgang Schäuble s’est montré inflexible envers la Grèce, l’humiliant et la poussant petit à petit vers la sortie de l’Euro. Il est vrai que les Grecs ont menti sur l’état de leurs finances notamment grâce aux conseils de la banque américaine Goldman Sachs, mais les Allemands n’ignoraient pas les subterfuges helléniques quand ils ont accepté la Grèce dans l’Euro en 2001. Les profits étaient trop prometteurs pour que l’on refuse l’adhésion d’un nouveau membre à cette époque-là.  On estime que la crise grecque aurait apporté plus d’un milliard d’euros aux finances allemandes.

Par ailleurs, ce manque de solidarité germanique envers la Grèce a déclenché un effet domino en entraînant une vraie spéculation boursière sur les emprunts des pays les plus fragiles : Portugal, Espagne, Irlande, Chypre et Italie. Les taux d’intérêts exorbitants et l’austérité exigée ont contribué à une grave crise sociale contre-productive dans les États dits dépensiers. Même les Espagnols, plutôt germanophiles, ont commencé à développer un sentiment anti-allemand en 2012. Les tergiversations de Merkel ont coûté très cher à l’Europe du Sud.

LA CRISE MIGRATOIRE

Lorsqu’en 2015, Angela Merkel ouvre les portes de son pays par cette fameuse phrase « nous y arriverons », elle invite – sans qu’elle en mesure toutes les conséquences – de nombreux jeunes africains, arabes et asiatiques en manque d’avenir à entreprendre le périple dangereux vers les portes de l’Eldorado européen. Si on peut se réjouir que des réfugiés syriens aient réussi à construire une nouvelle vie après avoir fui la guerre, cette chance a-t-elle vraiment été donnée dans un sursaut de compassion ?

En 2015, l’Institut Prognos a considéré que 1.8 million de travailleursmanquaient à l’économie allemande. Il n’est donc pas surprenant que le pays ait pu intégrer rapidement dans son marché du travail le million de migrants arrivés. La décision de Merkel ne semble pas avoir été entièrement de nature philanthropique.

Au nom de la solidarité européenne, Merkel a demandé quelques mois plus tard une répartition des migrants dans toute l’Union. Certains partenaires européens n’avaient ni les moyens ni l’envie de recevoir une population majoritairement musulmane, ce qui a entraîné la montée de forces conservatrices et de mouvements d’extrême-droite sur la scène politique européenne. Pire, le pari risqué par Merkel est sans doute responsable du Brexit. Quelques jours avant le référendum en juin 2016, de grands panneaux publicitaires dans lesquels apparaissaient une horde de migrants sur le chemin de l’Europe avec pour slogan «Breaking Point – The EU has failed us all », Point de rupture, l’Europe nous a tous fait échouer… Cette photo commanditée par le détestable Nigel Farage a eu un impact important dans le vote britannique. De nombreux Anglais ont fait l’amalgame entre abolition des frontières et libre-circulation des travailleurs européens[2].

Même si les Britanniques ont été des partenaires difficiles au sein de l’Union européenne, on regrette leur départ. Dernièrement, on a pu voir qu’un différend sur la pêche pourrait facilement dégénérer entre Anglais et Français. Plus grave, un conflit sur la frontière en Irlande peut surgir à tout moment. A cause du Brexit, l’Europe ressort affaiblie et déséquilibrée, le poids de Berlin à Bruxelles ne faisant que grandir.


CONCESSIONS À LA TURQUIE

Il n’aura fallu que quelques mois pour que la chancelière prenne conscience de l’ampleur de sa décision sur la migration pour qu’elle négocie directement un accord avec Recep Tayyip Erdoğan, se mettant à plat ventre le Turc qui n’hésite pas à brandir la menace des trois millions de réfugiés si on ne lui octroie pas les trois milliards d’Euros qui ne font que s’additionner avec les années. Ainsi n’est-il plus étonnant que Berlin refuse de sanctionner les dérives d’Ankara concernant le non-respect des droits de l’Homme de peur qu’Erdoğan ouvre les vannes de l’émigration. L’Allemagne veut ignorer les inquiétudes grecques et chypriotes sur l’expansionnisme militaire de la Turquie en mer d’Égée.

CONCESSIONS À LA RUSSIE

Dans le dossier ukrainien, Merkel a certes condamné l’annexion de la Crimée par la Russie mais s’est montrée réticente à l’idée d’imposer des sanctions économiques et financières. C’est finalement la destruction du Boeing 777 de la Malaysian Airlines qui reliait Amsterdam à Kuala Lumpur par un missile russe au-dessus du Donbass qui a convaincu l’Union européenne qu’il fallait punir l’ingérence russe dans les affaires ukrainiennes[3].

L’Allemagne soutient les sanctions sauf celles qui desserviraient ses intérêts économiques vitaux. Berlin refuse de renoncer au Nord Stream 2, pipeline qui passera par la Baltique et qui, de fait, privera l’Ukraine non seulement de revenus importants mais aussi de son seul levier pour faire pression sur la Russie. Ainsi, l’État tampon se retrouver dans une situation plus vulnérable. D’ailleurs, l’historien américain Timothy Snyder soutient que l’écueil pour Kiev serait que les stigmates du nationalisme allemand encore présent dans la gauche et la droite allemandes croisent le nationalisme russe à caractère fasciste et civilisateur.

CONCESSIONS AU BELARUS

Enfin, ce mois-ci Merkel a pris l’initiative de téléphoner au dictateur biélorusse Loukachenko pour essayer de régler les tensions à la frontière entre la Pologne et le Belarus, initiative regrettée par les autorités polonaises et surtout par l’opposition biélorusse. Loukachenko a réussi son pari : négocier avec son régime. Venant de la part d’un pays qui a connu pendant 12 ans l’un des pires régimes totalitaires, on aurait plutôt attendu de l’Allemagne une ligne dure à l’égard du gouvernement abject biélorusse. On peut se demander si l’intervention de Merkel visait à aider la Pologne et les Pays Baltes ou plutôt à éviter une nouvelle vague de migrants.

MERKEL : CHAMPIONNE DES INTÉRÊTS ALLEMANDS

La chancelière a certainement été une dirigeante remarquable pour défendre les intérêts allemands, mais il n’est pas sûr que l’Europe lui soit si redevable. Si son gouvernement a accepté une mutualisation de la dette suite à la crise sanitaire de 2020, c’est parce qu’il a pris de conscience qu’une crise financière en Italie menacerait à moyen terme l’Euro, le projet européen et au bout du compte les exportations allemandes. En refusant à David Cameron une obtention exceptionnelle de freins migratoires intra-européens et en autorisant les migrants à venir en Allemagne, elle a contribué indirectement au Brexit, en payant la Turquie face à son chantage migratoire, elle a permis au régime islamo-nationaliste d’Erdogan de se consolider sur l’échiquier international, en soutenant le projet gazier Nord Stream 2, elle affaiblit considérablement l’Ukraine, un pays europhile et pro-occidental, en négociant directement avec Loukachenko sans l’aval de la Pologne et des Pays Baltes, elle légitime le régime déstabilisateur du dictateur bélarusse, sanctions ou non. Alors, l’unité européenne ?

[1] Tradition française de décorer tous les chanceliers allemands depuis Adenauer. 
[2] L’ironie est que le Royaume-Uni n’a jamais fait partie de Schengen et n’a jamais renoncé au contrôle des passeports à ses frontières.

[3] A ce propos, on refuse toujours de parler de « guerre russo-ukrainienne » alors que nous savons que Moscou instrumentalise le conflit sur le territoire ukrainien depuis le début. En réalité, il n’y a pas de crise ukrainienne. Il s’agit tout simplement d’une agression militaire russe en Ukraine.  

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