Les minorités allemandes en Europe de l’Est

Auteur : Rinaldo Tomaselli

A l’Université de Montréal, je me rappelle une présentation que j’ai faite sur les peuples déportés par Staline dans les années 40 ; le tyran qu'on appelait à tort «le Petit Père des peuples» cherchait à punir les nations coupables de collaboration avec le régime hitlérien, alors que le maître du Kremlin s'était compromis en signant le pacte Molotov-Ribbentrop en 1939. Pour des raisons logistiques, seules de petites nations furent sélectionnées de façon arbitraire. Le drame que vécurent les populations musulmanes du Caucase, les Tatars de Crimée et les Allemands de la Volga fut épouvantable. Les Bolchevicks utilisèrent les mêmes méthodes que les Nazis : rafles brutales la nuit pour créer l’effet de surprise et de stupeur, les exécutions sommaires pour terroriser, les déportations massives vers le Kazakhstan et la Sibérie dans des wagons à bestiaux… 30% des déportés furent tués dès les premiers jours. Pour justifier ses exactions contre les Allemands de la Volga, le régime stalinien utilisa le cinéma. On paya des acteurs pour ramasser des tracs envoyés du ciel par des avions de la Wehrmatch qui n’étaient en réalité que des aéronefs soviétiques. Les Allemands de la Volga n’avaient pourtant jamais trahi l'Union soviétique qui leur avait d'ailleurs accordé leur propre république en 1924. Avec la période de déstalinisation entreprise par Nikita Khrouchtchev, on permit aux peuples déportés de regagner leurs terres dans les années 60 et on réinstaura les républiques autonomes, à l’exception toutefois des Tatars de Crimée et des Allemands de la Volga à qui on interdit le retour. La République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga ne fut jamais rétablie. Dans cet article, Rinaldo Tomaselli nous raconte l'histoire des minorités allemandes et suisses en Europe de l'Est, en Russie, dans le Caucase et en en Turquie. Pierre Scordia

Les premières colonies allemandes

C’est l’accroissement de la population allemande, qui passa de 3 millions au IXe siècle à 8 millions au XIIe siècle, qui poussa un grand nombre d’entre eux vers les terres peu peuplées de l’Europe centrale et orientale, souvent à l’appel des souverains de Pologne, de Hongrie et de Bohême. Ainsi, à la fin du Moyen-Age, on trouve des colonies allemandes dans les Sudètes, en Poméranie, dans les Carpates, en Transylvanie et dans le Golfe de Finlande. Le phénomène se poursuit jusqu’au début du XVIIe siècle, mais la guerre de Trente Ans, qui verra près de la moitié de la population allemande disparaître, mettra un frein provisoire à l’émigration vers l’Est.

Consolider les frontières des empires chrétiens

A la suite des conquêtes austro-hongroises et russes dans les Balkans et au nord de la mer Noire, dès la fin du XVIIIe siècle, les populations musulmanes sont expulsées. Des centaines de milliers de Balkaniques, Tatars de Crimée et Caucasiens se réfugient dans l’Empire ottoman, tandis que leurs immenses territoires se retrouvent dépeuplés et dévastés.

La Russie et l’Autriche-Hongrie adoptent la même stratégie. Ils appellent des colons allemands à s’installer dans les nouveaux territoires afin de consolider les frontières, tout en relançant l’économie locale. Pour attirer les colons, la Russie et l’Autriche-Hongrie s’engagent à leur donner des terres, mais aussi une autonomie administrative et judiciaire, une liberté religieuse, et en les exemptant d’impôts et de service militaire. Le prosélytisme est rigoureusement interdit auprès des orthodoxes, mais autorisé auprès des musulmans.

Population allemande en Europe de l'Est en 1920

Entre 150 000 et 200 000 Allemands iront s’installer dans les territoires austro-hongrois au XVIIIe siècle, notamment au Banat, en Voïvodine et en Transylvanie. La plupart sont originaires de Bavière et de Rhénanie, mais aussi d’autres régions allemandes, voire de Lorraine, d’Alsace, de Suisse et de Flandre.

L’appel de Catherine II

En 1763, Catherine II, qui était d’origine allemande, fit appel à des Allemands de la Hesse pour repeupler les abords de la Volga et la Crimée. Au siècle suivant, des colonies allemandes sont fondées en Bessarabie et dans le Caucase, où la plus grande partie des populations d’origine est contrainte à s’exiler vers l’Empire ottoman. En un siècle, près de 200 000 Allemands s’établiront dans les territoires russes.

Au cours des années 1870, Alexandre II modifie les statuts juridiques des populations de Russie. Les Allemands seront dorénavant astreints au service militaire, ce qui est contraire aux convictions religieuses des Mennonites. Une partie de ceux-ci s’exilera vers l’Argentine (177 000 aujourd’hui), le Canada et les Etats-Unis. D’autres iront s’établir au-delà de l’Oural, où le service militaire n’était pas encore obligatoire. Au début du XXe siècle, les colonies allemandes de Sibérie et d’Asie centrale dépasseront les 100 000 personnes.

Les Allemands de la Volga

La plus grande colonie allemande est celle de la Volga qui atteint, en 1914, 750 000 personnes. Les autres colonies sont disséminées dans l’immense territoire de l’Union Soviétique, des plaines d’Ukraine au Caucase, des bords de la mer Noire à la Sibérie et aux confins de la Chine.

En 1918, le pouvoir soviétique décrète l’autonomie du Territoire de la Volga, qui devient officiellement la « Fédération des Allemands de la Volga ». Dans les années 1920, le gouvernement soviétique désorganisera complètement le système économique et enverra des dizaines de milliers de paysans allemands dans les goulags de Sibérie. Les réquisitions entraîneront une famine qui touchera le Territoire de la Volga et d’autres régions de l’URSS, faisant des millions de victimes, dont peut-être 200 000 Allemands.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, un million et demi d’Allemands demeuraient en Russie soviétique. Luthériens, mennonites ou catholiques, ils vivaient entre eux et ne parlaient pas le russe. Ils avaient leurs propres écoles, commerces, temples ou églises.

Village allemand en Bessarabie

En 1939, le traité signé entre Staline et Hitler obligera 450 000 Allemands de Pologne, des pays Baltes, de la Bucovine et de la Bessarabie à partir vers l’Allemagne. Les années suivantes, ce sont 350 000 Allemands d’Ukraine et de Crimée et 60 000 du Caucase qui seront « rapatriés ».

Déportés allemands de Bessarabie, Berlin, octobre 1940.

Le décret soviétique du 28 août 1941 ordonne le déplacement vers la Sibérie et le Kazakhstan des Allemands du Territoire de la Volga (près d’un million) auxquels on ajoute 80 000 Allemands d’autres régions russes et 25 000 de Géorgie et d’Azerbaïdjan. Les pertes humaines sont de 30% lors de la déportation.

Village allemand sur la Volga, 1930.

Les Allemands de la Volga furent réhabilités en 1964, mais ils n’obtinrent jamais le droit de retourner sur leurs terres. Au total, un million et demi d’Allemands d’URSS seront déportés pendant la guerre, avec des restrictions des libertés. Il était dorénavant interdit d’enseigner l’allemand et de le parler en public, de faire des études ou de pratiquer la médecine.

Entre 1941 et 1948, 850 000 Allemands vont être internés dans des camps de travail. 35 % d’entre eux meurent au cours des cinq premières années.

Déportations des populations allemandes vers la R.F.A.

Après 1945 et la cession à la Pologne des territoires orientaux allemands colonisés depuis le XIIe siècle (Prusse orientale, Poméranie et Brandebourg), 4 500 000 Allemands seront déplacés vers l’Allemagne fédérale.

Après 1945 et la cession à la Pologne des territoires orientaux allemands colonisés depuis le XIIe siècle (Prusse orientale, Poméranie et Brandebourg), 4 500 000 Allemands seront déplacés vers l’Allemagne fédérale. Dans un mouvement de haine collective et avec la bénédiction des signataires des accords de Postdam, tous les pays à l’est de la ligne Oder-Neisse vont pratiquer la déportation des germanophones. Ces déportations sont faites dans des conditions inhumaines. Expulsés de leurs maisons et dépouillés de leurs biens, les Allemands sont également décimés par les maladies et par la famine. Dans certaines régions (Prusse orientale, Poméranie), les viols des femmes, jeunes filles et jeunes garçons atteignent 80%. Certains sont contraints aux travaux forcés, comme les Saxons de Transylvanie et les Souabes du Banat, qui sont envoyés en Ukraine pour l’exploitation des mines de charbon du Donbass. Sur les 20 à 25 millions d'Allemands qui vivaient à l'est des frontières actuelles de l'Allemagne en 1939, on n'en comptera plus qu'environ 4 millions en 1960. Entre deux et demi et trois millions sont morts après la Seconde Guerre mondiale, suite à ces déportations, qui restent le plus grand mouvement de masse de l’Histoire avec ses 15 millions de déplacés. Certains y ont vu un véritable génocide, tandis que les historiens parlent de purification ethnique.

Expulsion des Allemands des Sudètes, 1945

En vingt ans (1989-2009), environ 2,8 millions d’Allemands de souche sont arrivés en Allemagne, en provenance de l’ex-URSS (dont 700 000 du Kazakhstan), de la Roumanie, de la Hongrie et de l’ex-Yougoslavie. Leur intégration est difficile, avec 34% vivant en dessous du seuil de pauvreté. En 1993, l’Allemagne adopta une loi pour accueillir les immigrants d’Europe de l’Est, qui pouvaient librement venir s’installer jusqu’en 2011.

Les minorités allemandes aujourd’hui

Malgré les saignées de l’immigration, tous les pays de l’Europe centrale et orientale possèdent encore une minorité allemande. Les plus importantes sont celles de Pologne (900 000), de Russie (850 000), du Kazakhstan (300 000) et de Hongrie (220 000). Mais d’autres communautés plus petites sont encore présentes en Roumanie (120 000), en République Tchèque (49 000), en Ukraine (33 000), au Kirghizstan (21 000), en Ouzbékistan (16 000), en Turquie (6 000), en Slovaquie (5 500), en Biélorussie (5 000), en Moldavie (5 000), en Estonie (3 500), en Croatie (3 000), en Lettonie (3 000), en Slovénie (2 500), en Lituanie (2 500). Enfin, quelques milliers d’Allemands sont également présents en Arménie, en Azerbaïdjan, en Géorgie, en Serbie, au Turkménistan, et au Tadjikistan.

Toutes ces communautés d’Europe orientale ou d’Asie occidentale excluent les Juifs ashkénazes, eux aussi germanophones (judéo-allemand ou yiddish) et présents également dans tous les pays mentionnés plus haut.

Les colons alsaciens, lorrains, flamands et partiellement suisses, ont subi le même sort que les colons allemands auxquels ils s’étaient largement mélangés au fil du temps.

 

Les colonies suisses

Les Suisses, contrairement aux autres non Allemands, avaient des colonies distinctes où ils formaient une majorité, notamment à Chabag (Şabo – Aşabahçe) en Bessarabie, à Osnova sur le fleuve Dniepr et à Kars (Turquie actuelle).

La colonie de Chabag (50 km au sud d’Odessa) fut fondée en 1822 sous le nom de Helvétianopolis par des Vaudois et des Neuchâtelois (de Buttes). Plus tard, d’autres colons de tout le canton de Vaud, du canton de Berne (Cerlier, Champoz, Gessenay), de Bâle (Listal, Pratteln), vinrent s’ajouter aux premiers et, pour agrandir la colonie, on fit également appel à des habitants nés dans les villages allemands ou alsaciens voisins (1830 – 1840). En 1919, quand la colonie passe sous contrôle roumain, la population de Chabag atteint 5 500 âmes et a fondé deux autres villages suisses. Puis, en 1940, les Soviétiques s’emparent de la région et envoient en déportation une partie de la population, dont la plupart des colons allemands et suisses, y compris M. Besson, le maire suisse de Chabag. Plusieurs familles suisses parviennent à fuir, et certaines reviendront quand la région retrouvera son calme. Il reste encore quelques Suisses en Bessarabie, mais la plupart ont abandonné leur langue d’origine, interdite entre 1940 et 1964.

La colonie suisse de Kars n’a pas connu la même histoire que celles de Bessarabie. Kars se situe en Turquie caucasienne, non loin des frontières géorgiennes et arméniennes. Passée sous contrôle ottoman au XVe siècle, elle le restera jusqu'à la guerre Russo-ottomane de 1877-1878. Elle sera attribuée à la Russie au traité de San Stefano (Yeşilköy) en 1878 avec Ardahan et Batoumi (Adjarie). Pendant la période ottomane, cette région comptait une multitude de peuples, à l’instar des autres régions caucasiennes : Karakalpaks, Azéris, Arméniens, Géorgiens, Tcherkesses, Ossètes, Kurdes, etc. Lorsque les Russes s’y implantèrent, une partie des musulmans se replia vers les terres restées ottomanes. Des colons cosaques, moloques, doukhobors, ukrainiens, estoniens (300), allemands (1 000) et suisses (500) furent installés dès 1878 pour remplacer les musulmans.

Par le traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918, les Soviétiques rendent les territoires occupés à la Turquie. Après une courte occupation arménienne et anglaise, Ardahan et Kars deviendront turques en 1919, tandis que Batoumi deviendra géorgienne. Dès lors s’opère un mouvement contraire de population.

Tandis que beaucoup de chrétiens se replient vers la Géorgie et l’Arménie, des musulmans de ces deux pays viennent s’installer dans les régions de Kars et d’Ardahan.

Dans la tourmente, la plupart des Allemands, des Suisses et des Estoniens se replient dans les colonies allemandes de Géorgie fondées en 1815 et 1818, dont la plus importante : Bolnissi (Katharinenfeld / Luxemburg). La quasi-totalité des colons de Géorgie fut déportée en 1941 vers le Kazakhstan et la Sibérie.

Ceux qui sont restés en Turquie ont continué à vivre dans les villages de Zavot (Boğatepe), Arpaçay, Karacaören et dans les villes de Kars et d’Ardahan, jusqu'à nos jours. Leurs communautés étant fortement réduites, les particularismes suisses et estoniens finirent par disparaître au profit des Allemands, qui eux-mêmes se turquifièrent progressivement. Le village de Karacaören (anciennement Novo Estonkoye) avait été fondé en 1886 par 300 colons venus d’Estonie. Leurs rares descendants sont aujourd’hui germanophones. Des mariages eurent lieu aussi entre des Allemands, des Doukhobors et des Moloques, ce qui contribua à une perte d’identité pour tous les groupes ethno-religieux.

Allemands en Turquie

La communauté allemande de Turquie n’est pas seulement composée de colons du Caucase. L’Empire ottoman avait aussi ses propres colons venus directement d’Allemagne au milieu du XIXe siècle, et qui s’établirent dans différentes régions. La première colonie allemande, qui comportait trois villages, fut fondée en 1848 dans le Kaymakamlik de Babadağ (près de Tuzla en Roumanie actuelle), suivie d’une communauté installée quelques années plus tard à Burgas (Bulgarie actuelle).

Dans les années 1860, deux autres villages allemands furent fondés dans la région d’Izmir, puis un autre près d’Amasya. Des Allemands s’installèrent également à Brousse (Bursa) et à Ankara. La plupart des colonies allemandes existèrent jusqu’au conflit de 1914. Elles possédaient leurs propres écoles et des temples. Après la Grande Guerre, les communautés furent dispersées et certains Allemands retournèrent en Allemagne. D’autres se fixèrent dans les villes.

Aux colons du Caucase et d’Anatolie, il faut ajouter les réfugiés allemands fuyant le régime nazi des années 1930. La Turquie ouvrit ses portes aux communistes, juifs et autres opposants allemands, dont plusieurs milliers vinrent s’y installer et, quelques centaines, de façon définitive. On les nomme aujourd’hui les Allemands du Bosphore.

Même si la majorité des Allemands de Turquie est formée aujourd’hui d’Allemands et de doubles nationaux arrivés plus ou moins récemment, le groupe ethnique est considéré comme autochtone, en raison de sa présence continue depuis plus de 150 ans en Anatolie. Les Allemands de Turquie sont principalement luthériens, mais n’ont plus de communauté religieuse organisée, à part dans les villes d’Istanbul, d’Izmir, de Tarse et d’Ankara, les seuls endroits où la langue allemande a bien survécu.

form-idea.com Istanbul, le 3 août 2021. Avec nos remerciements à Marina Rota. 

Bessarabie

Colonie allemande en Bessarabie (Moldavie/Ukraine)

Cimetière allemand en Bessarabie | 1940

Allemands de Bessarabie déplacés | Berlin 1945.

Géorgie

Village allemand en Géorgie

Bulgarie

Église allemande en Bulgarie

Tchécoslovaquie

Déportation des Sudètes (Allemands de Bohème)

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